BIBLIOGRAPHIE 2026
Cette bibliographie sur les migrations rassemble des livres très récents, et d’autres, qui le sont moins. Les références sont classées par thèmes et par ordre alphabétique d’auteurs à l’intérieur de chaque thème. Les bandes dessinées et les romans graphiques, ainsi que les livres pour la jeunesse se trouvent à la fin de la bibliographie. Elle a été réalisée au fil du premier semestre 2026 par Chloé Peytermann et Catherine Goffaux pour l’association Passerelles. Certains de ces ouvrages sont en prêt gratuit au local de Passerelles, au 23 rue du Bourg à Dieulefit (ouvert les vendredis de 9h30 à 12h30).
AFRIQUE
Baraka Sakin Abdelaziz, Le Corbeau qui m’aimait, traduit de l’arabe (Soudan) par Xavier Luffin, Zulma, 2025, 18 €
Ils étaient comme des frères, pleins de projets et de rêves à leur départ du Soudan, et tout le long de la périlleuse Route des fourmis jusqu’à la Jungle de Calais. Puis ils se sont séparés. Mais lorsque Nour retrouve Adam, devant une gare en Autriche, il n’est plus qu’une âme égarée, les yeux noyés de crack. Adam ne le reconnaît pas et disparaît. Nour se lance alors dans une quête, celle d’un homme qui a perdu son double. À travers ceux qui l’ont croisé, aidé, aimé, il raconte qui était Adam, l’homme qui parlait aux corbeaux et qui rêvait d’Angleterre, quitte à traverser la Manche en montgolfière. Immersif, sensible et engagé, Le Corbeau qui m’aimait rend hommage à tous ceux dont les rêves furent trop beaux face à la dureté du réel. Adulé dans le monde arabe, censuré dans son pays, Abdelaziz Baraka Sakin est né en 1963 et vit en exil entre la France et l’Autriche.
Boum Hemley, Les Jours viennent et passent, Gallimard, 2019 ; rééd. Folio, 2024, 9,50 €
« Pour les filles comme toi, rien n’est prévu, personne ne réfléchit à ta place, ne t’attend nulle part. Personne ne porte tes ambitions. Dans une certaine mesure, cela te simplifiera la vie tu verras. Lorsque l’on doit soi-même tracer sa route, toutes les options sont ouvertes. Ton avenir repose sur tes propres épaules. » À Paris, Anna se remémore, au soir de sa vie, son existence mouvementée dans un Cameroun en pleine mutation. À ses côtés, sa fille unique, Abi, tente de dénouer ses propres conflits, d’accorder vie amoureuse et responsabilités familiales. Une toute jeune femme, Tina, rescapée des camps de Boko Haram, mêlera sa voix et sa destinée aux leurs. À travers ces trois générations de femmes, Hemley Boum embrasse, en un même élan romanesque, à la fois l’histoire contemporaine du Cameroun et l’éternelle histoire du cœur humain.
Diallo Bilguissa, Trans-Humances, Elyzad, 2025, 21,50 €
Guinée, septembre 2009, cinq amis se rendent au stade pour manifester en faveur de la démocratie. Adama a motivé la petite troupe, dont sa voisine Awa, et la belle Dalanda. Mais le rassemblement joyeux tourne au drame. Coups de feu, violences, viols… Après le choc, il faudra reprendre le fil de sa vie. Mais qu’est-on prêt à sacrifier pour son pays ? Faut-il rester ou s’exiler ? Et lorsqu’on part, comment trouver sa place, renouer avec l’ambition, construire des relations amoureuses ? Entre Paris, Conakry et Dakar, à partir d’un fait historique, Bilguissa Diallo retrace les parcours croisés de ces jeunes à la recherche de leur destin propre. Des trajectoires humaines d’espoir et de courage, dans les soubresauts de la lutte pour la justice et la liberté.
Dinga Jocelyn, Né sur des pissenlits, Elyzad, 2026, 22,50 €
Par un matin pluvieux, Muntu rejoint le lycée de Kinshasa où il enseigne la philosophie. Mais les bancs sont vides. Révolté par des conditions de travail indignes et un système éducatif corrompu, il erre dans le quartier chaud de Matongue où il croise John, un vieil ami, qui l’entraîne dans une nuit d’ivresse. Humiliation publiée sur les réseaux, déchéance annoncée. Alors que rien ne semble plus enrayer la chute de Muntu, John propose de l’inscrire à un colloque à Metz, à condition de récupérer le financement alloué au voyage. Muntu accepte le deal… Un premier roman drôle et désespéré, à la langue créative nourrie du parler cru de Kinshasa, où s’exprime l’amour inconditionnel d’un fils qui ne rêve que d’offrir le meilleur à sa mère.
Fofana Moustapha, Le Chemin de Fofana, la longue route de Danané à la Savoie, La Fontaine de Siloé, 2026, 9,90 €
Ce livre est bien plus qu’une autobiographie : c’est le témoignage brut et sincère de Moustapha, né dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, qui raconte la route qui l’a mené jusqu’à Chambéry. Un parcours marqué par la pauvreté, l’abandon, la violence, mais aussi la résilience et l’espoir. Dès les premières pages, le lecteur est plongé par une écriture pure et sauvage dans une vie où chaque « pluie » compte une année, où le soleil de la paix semble toujours caché, mais où l’espoir ne meurt jamais. Hier les Savoyards étaient les migrants vers la France ou l’Amérique du Sud, aujourd’hui ils sont terre d’accueil. Ce récit est aussi leur histoire.
Mabanckou Alain, Ramsès de Paris, Seuil, 2025, 21 €
Le narrateur de ce roman, jeune écrivain en herbe qui se fait volontiers appeler Berado prince de Zamunda, vit sous la coupe et dans l’ombre de son grand frère des faubourgs de Pointe-Noire, un certain Benoît, qu’il est venu rejoindre à Paris. Ce dernier, personnage fantasque, exerce sa verve dans le quartier de Château Rouge. Tout n’est pas bien clair dans sa vie, sinon qu’il sait charmer, les dames en premier. Il accumule les aventures de tous ordres, jusqu’au jour où il s’engage avec Lilwenn, qu’il épouse bientôt. Au grand désarroi de maman Mushama, la tenancière du restaurant Manioc Pays. Tout est réuni pour une embrouille. Mais les pistes se mélangent. Berado cherche à fausser les cartes, et pour imposer sa version des faits il se rend chez Ramsès, le réceptionniste et barman du Salam Hôtel. Son récit commence, sans cesse interrompu, et bientôt il plonge dans un étrange flottement, entre rêve et réalité.
Mahn Mirrianne, Issa, traduit de l’allemand par Rose Labourie, Stock, 2026, 23,90 €
Une chose est sûre, Issa ne souhaite pas se rendre au Cameroun. La voilà pourtant dans l’avion, poussée par sa mère qui craint pour la santé de sa fille enceinte. Au pays de ses ancêtres, Issa doit suivre la voie salutaire des rituels anciens, sous l’œil vigilant et superstitieux de ses grands-mères. Mais tout n’est pas si simple quand on est trop noire à Francfort et trop allemande à Buéa. Ce séjour sera l’occasion de se confronter à l’histoire de sa famille et de prendre conscience que les traumatismes, tout comme l’amour inconditionnel et la volonté de vivre, se transmettent de génération en génération.
Mengestu Dinaw, Quelqu’un comme nous, traduit de l’anglais par Paul Matthieu, Albin Michel, 2026, 20,90 €
Mamush a quitté une carrière prometteuse de reporter de guerre pour refaire sa vie à Paris avec Hannah, une photographe française. Cinq ans et un enfant plus tard, alors que leur mariage vacille, il retourne dans la communauté éthiopienne de Washington D.C., où l’attendent une mère autoritaire et Samuel, chauffeur de taxi et figure paternelle aussi charismatique que mystérieuse. Mais le jour même de son arrivée, celui-ci est retrouvé mort. Confronté à l’énigme de ce deuil, Mamush part en quête de réponses aux questions qu’on lui a expressément demandé de ne jamais poser. Face aux fantômes du passé, parviendra-t-il à exorciser ses propres démons ? Un magnifique livre sur la famille et la paternité, l’exil et l’errance, ainsi que sur la faculté de notre mémoire à rassembler les fragments de nos identités.
Mengestu Dinaw, Tous nos noms, traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch, Albin Michel, 2015 ; rééd. Le Livre de poche, 2017, 7,30 €
À l’aube de l’âge adulte, Isaac fuit l’Ouganda et arrive aux États-Unis avec un visa d’étudiant. Il laisse derrière lui son vrai nom, avec les promesses d’une révolution réprimée dans le sang par la future dictature de son pays, et son ami le plus cher. Helen, une jeune assistante sociale le prend sous son aile et tombe amoureuse de lui. Leur idylle est troublée par les zones sombres du passé d’Isaac. Du chaos de l’Afrique à la solitude du Midwest, dans une Amérique déchirée entre la guerre du Vietnam et la lutte pour les droits civiques, l’écriture intimiste et mélancolique de Dinaw Mengestu, mêlant les voix d’Helen et d’Isaac, saisit les paradoxes de l’Histoire et de la nature humaine avec une force et une intelligence peu communes.
Mouhtare Touhfat, Des choses qui arrivent, Bayard, 2025, 16 €
Alors que sa vie bascule sous le règne de la clandestinité et du qui-vive permanent, Touhfat Mouhtare s’interroge : d’où vient cette sensation de familiarité avec la crainte d’être démasquée, le sentiment d’urgence, la nécessité de ne surtout pas laisser la joie s’installer ? Mise dos au mur par sa situation désespérée, l’autrice sera sommée de répondre à une question longtemps fuie. Il lui faudra, en autant de chapitres, dénouer onze nœuds, lacés il y a bien longtemps sur la corde de sa vie. Des Comores à la France en passant par le Burundi, Touhfat Mouhtare cherche son identité et sa sérénité, par-delà l’exil et l’arrachement. D’une saisissante profondeur, ce texte où la spiritualité du récit initiatique côtoie l’espièglerie du conte pose une question radicale : comment s’accorder le droit de vivre ? Il frappe par son écriture inventive, où l’amertume et la fantaisie avancent en bonne intelligence sur le fil d’une pensée acérée.
Sarr Mohamed Mbougar, Silence du chœur, Présence africaine, 2018, 10 €
Soixante-douze hommes arrivent dans un bourg de la campagne sicilienne. L’époque les appelle « immigrés », « réfugiés » ou « migrants ». À Altino, ils sont surtout les ragazzi, les « gars » que l’association Santa Marta prend en charge. Mais leur présence bouleverse le quotidien de la petite ville. En attendant que leur sort soit fixé, les ragazzi croisent toutes sortes de figures : un curé atypique qui réécrit leurs histoires, une femme engagée à leur offrir l’asile, un homme déterminé à le leur refuser, un ancien ragazzo devenu interprète, ou encore un poète sauvage qui n’écrit plus. Chaque personnage de cette fresque, d’où qu’il soit, est forcé de réfléchir à ce que signifie la rencontre avec des hommes dont, au fond, il ne sait pas grand-chose. Tous constituent autant de regards sur une situation moins connue qu’il n’y paraît ; autant de voix désaccordées, mêlées, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à la fin, jusqu’au silence imposé par l’ultime voix du chœur.
Sonko Seynabou, Djinns, Grasset, 2023 ; rééd. Livre de Poche, 2025, 7,90 €
Ce jour-là, Penda aurait préféré ne pas décrocher le téléphone : Jimmy vient d’être hospitalisé après une garde à vue. Qui saura soigner son ami ? Mami Pirate, guérisseuse qui connaît tous les secrets des plantes et du désenvoûtement ? Lydia Duval, médecin psychiatre experte en cocktails médicamenteux ? La jeune femme s’interroge, au fil d’une aventure où l’on croisera des escargots et des pigeons en appartement, un skate qui sillonne la ville à toute vitesse, une sourate à traduire, deux femmes qui ont des problèmes de Blanches, une racine miraculeuse, deux frères prognathes…
et les djinns qui hantent Penda et avec lesquels elle doit composer. Dans une langue hybride et teintée d’oralité, Seynabou Sonko parle d’élans de tendresse, de colères tues, et ne défend qu’un pouvoir, celui de l’imaginaire. Djinns dit que se trouver, c’est parcourir les chemins les plus improbables. Explorant les abîmes et les apories du devenir dans son pays d’adoption, l’autrice renouvelle le fond et la forme du genre à travers une narration inventive et une écriture éminemment poétique.
Soumaré Mahmoud, Terre des sans-patrie, Globe, 2026, 22 €
Dans le Ravin, que d’autres appelleraient bidonville, Baba Mathus accueille les exclus, ceux qui n’ont ni acte de naissance ni nationalité. Ils forment une communauté bienveillante, à distance de l’Empire Extérieur et de ses travers. Lorsque des pluies diluviennes laissent cinq enfants orphelins, Madame Jeannette, une visiteuse captivée par la sagesse des Ravinois, endosse le rôle de mère protectrice. Mais le Ravin ne peut les protéger de la nature humaine et, bientôt, la famille est rattrapée par la cruauté de l’Extérieur. Terre des sans-patrie donne une voix à ceux que l’on ne voit pas et dénonce habilement les maux qui minent presque toute l’Afrique, des séquelles du colonialisme au prosélytisme religieux, en passant par la corruption politique.
Tadjo Véronique, Je remercie la nuit, Mémoire d’encrier, 2025, 22 €
Flora et Yasmina mènent leurs vies d’étudiantes en Côte d’Ivoire. Le pays sombre dans une crise politique. Prises dans la tourmente, les deux amies voient leur destin bifurquer. Yasmina est forcée de retourner dans sa famille, alors que Flora se réfugie à Johannesburg où elle recommence sa vie. Née à Paris, Véronique Tadjo a grandi en Côte d’Ivoire. Elle est poète, romancière, universitaire et peintre.
Tyszler Elsa, Se battre aux frontières de Ceuta et Melilla, Presses universitaires de Vincennces, « Singulières migrations », 2024, 15 €
Aux frontières de Ceuta & Melilla : qui se bat, comment et pourquoi ? Fruit d’une enquête de trois ans auprès de personnes en quête d’exil, ce livre dissèque, avec elles, un régime de violences extrêmes mis en place au nom de la défense de l’Europe. Ceuta et Melilla matérialisent les seules frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe. Mettant au cœur de l’analyse les points de vue de celles et ceux qui tentent de les franchir, ce livre dissèque un régime de violences extrêmes, mis en place au nom de la défense de l’Europe. Montrant comment les rapports de race et de genre façonnent la mise en œuvre du contrôle migratoire, côté espagnol comme marocain, il pointe la négrophobie et les violences sexistes et sexuelles engendrées par les politiques à l’œuvre. Ce faisant, il relate aussi les résistances et marges d’agentivité des opprimés.
ALGÉRIE
Charef Medhi, Vivants, Hors d’atteinte, 2020 ; rééd. Pocket, 2021, 7,40 €
- Ahmed et sa famille sont relogés dans une cité de transit. Une solution provisoire, un peu plus confortable que le bidonville, dans l’attente du graal, les HLM. Des baraques améliorées, avec eau courante et électricité, que les femmes considèrent comme un miracle. Le lino a remplacé la terre battue, mais l’avenir reste incertain pour le petit garçon. Le provisoire s’éternise. Décidé à échapper à l’usine, seules l’école et la maîtrise du français lui permettront de transmettre sa colère, mais aussi sa joie d’être en vie.
Charef Medhi, Rue des Pâquerettes, Hors d’atteinte, 2019 ; rééd. Pocket, 2020, 7,40 €
- Un hiver terrible enserre les bidonvilles de Nanterre. La Seine est gelée. C’est donc cela la France, cette terre d’accueil dont son père lui a tant parlé ? Le froid partout, les regards en biais, les chantiers pour horizon, l’usine, au mieux ? À l’école des Pâquerettes, on doute qu’un petit Algérien de 10 ans, tout juste déraciné, puisse rattraper son retard et rêver mieux. C’est compter sans les livres, le cinéma du quartier et le pouvoir des mots.
Gardet Mathias, Nous sommes venus en France, Voix de jeunes Algériens 1945-1963, Anamosa, 2024, 26 €
Sur les lieux d’un ancien centre d’observation de la justice des mineurs, Mathias Gardet a découvert les dossiers de centaines de jeunes Algériens isolés arrivés en France entre 1945 et 1963. Face aux récits des adolescents, la parole de l’institution judiciaire, éducative, policière, psychiatrique oppose un écho glaçant et empreint de racisme. Au cours des dernières décennies de l’Algérie coloniale, de jeunes « Français musulmans d’Algérie » (garçons ou filles) choisissent de venir en Métropole, pour rejoindre qui une cousine, qui un père ou un mari, ou simplement encore trouver un travail et une vie meilleure. Arrêtés pour vagabondage ou petits délits, ils sont retenus quelques mois dans un centre d’observation en attendant la décision d’un juge. Les dossiers individuels de la Ferme de Champagne à Savigny-sur-Orge (pour les garçons) et de Chevilly-Larue (pour les filles) contiennent les retranscriptions d’entretiens, travaux de rédaction et dessins, tests psychologiques et commentaires ou enquêtes des travailleurs sociaux de l’institution. Dans ces lieux chargés d’histoire, l’historien Mathias Gardet a d’emblée été saisi par la voix de ces jeunes relatant leurs itinéraires. En face, dans un véritable dialogue de sourds, le discours des professionnels et de l’institution est marqué par la sévérité parfois inquisitrice des jugements biaisés et le racisme omni-présent. La surprise est aussi de rencontrer parmi ces mineurs isolés des jeunes filles, moins nombreuses certes, ayant eu l’audace incroyable de quitter leur famille et de s’élancer dans un monde patriarcal hostile. Soucieux de restituer leur parole, l’auteur a choisi le dispositif d’un récit choral « à hauteur d’enfants », un « nous » qui incarne une communauté de destins. Les trajectoires individuelles des jeunes résonnent aussi avec les réalités de la situation coloniale. En regard, l’historien entraîne le lecteur sur le fil de ses pérégrinations au travers des archives dévoilant à chaque fois un envers de l’histoire des enfants : voyage de papier dans l’Algérie des années 1950, doctrines d’éducation sexuelle, enquêtes des services sociaux, etc. Ce travail raconte la naissance d’une archive et restitue, de la façon la plus incarnée, un pan de l’histoire de la France coloniale.
Yousfi Louisa, La Grande Méthode, La Fabrique éditions, 2026, 15 €
Une famille de l’immigration algérienne part enterrer le père au pays. Au cours de ce voyage, perturbé par des apparitions, quelque chose se décante : le secret des peuples que l’exil échoue à faire oublier. La grande méthode explore la couture délicate entre le monde visible et les mondes invisibles qui persévèrent dans l’ombre et habitent encore les esprits « accidentés ».
Yousfi Louisa, Rester barbares, La Fabrique éditions, 2022, 10 €
« Je sens que j’ai tellement de choses à dire qu’il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivé. Il faut que je garde une espèce de barbarie, il faut que je reste barbare. » Kateb Yacine.
« Nègre vous m’appelez eh bien oui, nègre je suis. N’allez pas le répéter, mais le nègre vous emmerde. » Aimé Césaire.
À l’heure où le terme « ensauvagement », d’abord charrié par l’extrême droite, pénètre les sciences sociales et se discute dans la sphère médiatique et politique comme un phénomène tangible, Louisa Yousfi propose ici un récit à la fois politique et littéraire de ce (re)devenir barbare des Noirs et des Arabes de France.
AMÉRIQUE CENTRALE
Luiselli Valeria, Archives des enfants perdus, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, L’Olivier, 2020 ; rééd. Points, 2021, 8,70 €
Un père et une mère, écrivains tous deux. Avec leurs jeunes enfants issus d’unions passées, ils prennent la route pour le sud des États-Unis. Lui entreprend un travail sur les Apaches. Elle, tient à constater la réalité de ce qu’on appelle à tort la « crise migratoire » touchant les enfants sud-américains. Dans le coffre de la voiture, sept boîtes remplies de documents amassés au cours de leur périple. Témoignages de ces enfants perdus voyageant sur les toits des trains, qui sont une tentative pour documenter la vie, retenir l’empreinte d’une existence, dépeindre notre présent.
Luiselli Valeria, Raconte-moi la fin, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, L’Olivier, 2018, 14,50 €
Dès leur entrée aux États-Unis, les enfants migrants sans papiers venant d’Amérique du Sud subissent un interrogatoire composé de quarante questions. Le but ? Leur permettre de raconter leur histoire, et pouvoir en juger la véracité. Valeria Luiselli a été interprète pour les tribunaux américains. Elle a été confrontée à la brutalité des politiques migratoires et à leurs angles morts : comment dire la terreur qu’on fuit, et celle qu’on rencontre en chemin ? Comment mettre en ordre par le récit, des vies rendues illisibles par la violence du monde ? Raconte-moi la fin est un essai d’une grande sensibilité qui rend aux migrations leur dimension humaine.
ASIE DU SUD
Jesuthasan Anthonythasan, Salamalecs, traduit du tamoul par Létitia Ibanez, Zulma, 2025, 22,50 €
Nandan a eu deux vies, comme deux faces d’une médaille… ou d’un même livre. Enrôlé de force dans une milice tamoule après l’attaque de son village au nord du Sri Lanka, le jeune Nandan doit ruser – et trahir – pour survivre. Son seul but : échapper à la guerre et obtenir le statut de réfugié. Mais qui écoutera son histoire et celle de sa famille ? Arrêté à quatre-vingt-dix kilomètres de Paris, c’est un Nandan plus âgé qui se remémore le chemin parcouru depuis toutes ces années, son mariage, son divorce, et le fils qu’il n’a jamais su comprendre. Car Nandan a eu deux vies. Mais qui écoutera son histoire, et toutes ces péripéties racontées avec autant d’ironie que d’autodérision ? Salamalecs est une prouesse narrative, un roman à double entrée d’une force inouïe, qui se lit comme une révélation.
Tran Quynh, Ombre et Fraîcheur, traduit du suédois par François Sule, Castor astral, 2025, 22,50 €
Années 1990, en Finlande. Une famille d’origine vietnamienne tente d’organiser sa vie. Má, la mère, rêve de richesse, Hieu, de filles de son âge. Le narrateur, le petit dernier, raconte ce quotidien, rythmé par les efforts de sa mère pour s’intégrer à la communauté. Malgré son inventivité, les tentatives de Má se heurtent aux codes sociaux étouffants et aux désirs de ses enfants, animés par des motivations contraires. Un matin, leur existence bascule lorsqu’un policier frappe à leur porte. Se présentant sous la forme d’instantanés suggestifs, ce premier roman envoûtant nous plonge dans l’histoire de cette famille tiraillée entre son désir d’intégration et son lien à la communauté d’origine.
BIÉLORUSSIE
Hinault Caroline, Traverser les frontières, Le Rouergue, 2024 ; rééd. Le Livre de poche, 2025, 8,40 €
Trois femmes, et une forêt. La dernière forêt primaire d’Europe, aux confins de la Pologne. Un sanctuaire sauvage peuplé d’une grande faune disparue ailleurs. C’est là que vit Véra, journaliste biélorusse exilée depuis le printemps au milieu des arbres et des bêtes. C’est aussi là qu’est revenue s’installer Nina, avec son fils, après avoir rêvé que sa beauté lui ouvrirait les portes de l’Occident. C’est là, enfin, dans cette « zone rouge » où patrouillent désormais les militaires, qu’Alma tente de franchir la frontière. Sans qu’elles le sachent, leurs destins vont s’entremêler. Elles y exploreront chacune une part de nos peurs et de nos désirs les plus profonds. Caroline Hinault signe ici un roman inspiré d’événements ayant eu lieu à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie à l’automne 2021, et révéle la façon dont le langage cherche à se faire contre-frontière poétique.
BULGARIE
Gueorguieva Elitza, Odyssée des filles de l’Est, Verticales, 2024 ; rééd. Folio, 2025, 8,10 €
« Tu te trompes souvent. À la place de récépissé tu comprends laissez-pisser, et tu confonds radié et irradié. Parfois tu fais exprès, c’est la seule manière que tu as trouvée d’être drôle. Quand tes erreurs sont volontaires, ça te donne un sentiment d’égalité. » Débarquées à Lyon, Elitza et Dora viennent toutes les deux de Bulgarie. Tandis qu’Elitza, étudiante en cinéma, s’émerveille de petits riens dans une France fantasmée, Dora, amenée à se prostituer, lui oppose une réalité plus crue. Au gré de leurs tribulations tragi-comiques, les deux femmes s’élancent à la conquête de leur liberté en déjouant les clichés.
CENTRES DE RÉTENTION
Tassin Louise, Comme on les enferme. Dans les centres de rétention, de Paris à Lampedusa, La Découverte, 2026, 22 €
Partout en Europe, à l’abri des regards, les centres de rétention destinés à organiser l’expulsion des sans-papiers se multiplient. Au nom du contrôle des frontières, des milliers de personnes y voient leurs droits fondamentaux bafoués. Surmontant les difficultés d’accès à ces lieux, Louise Tassin est parvenue à enquêter au cœur et autour de ces dispositifs. Grâce à une immersion inédite dans des centres d’Ile-de-France et sur les îles de Lesbos et Lampedusa, elle livre un tableau vivant et documenté de cet enfermement de masse. Avec elle, on découvre qu’une partie du personnel en charge de la rétention a connu des trajectoires migratoires similaires à celles des « retenus ». Autrement dit : pas d’enfermement des étrangers sans l’appui d’une main-d’œuvre immigrée précaire. Le contrôle des frontières est par ailleurs largement délégué à des acteurs privés (entreprises, associations, collectifs locaux), qui travaillent en coopération avec les fonctionnaires de police, quand ils ne s’y substituent pas. Quid de la responsabilité des États, des conditions d’enfermement, de la transparence des dispositifs dans ce contexte ? Les expériences des étrangers retenus résonnent d’un centre à l’autre et d’un pays à l’autre. Partout s’exprime le sentiment d’être injustement traités en criminels. Que fait la rétention à celles et ceux qui y sont placés ? Et comment l’existence de ces lieux façonne-t-elle les représentations de l’étranger ?
CORÉE
Sok-yong Hwang, Princesse Bari, traduit par Jean-Noël Juttet, Zulma, 2026, 10,95 €
Petite dernière de la famille, Bari est initiée très tôt aux secrets de sa grand-mère. Mais quand famine et épidémies dévastent le pays, elle se retrouve bientôt seule, de l’autre côté de la frontière… Quel sort peut attendre cette jeune fille nord-coréenne, émigrée en Chine puis en Angleterre, essayant d’échapper aux passeurs qui lui réclament de l’argent ? Grâce à ses dons de chamane, elle voyage dans les rêves, soigne les corps et console les âmes, lit les signes du destin et dialogue avec les défunts – de la Corée du Nord aux arrière-boutiques d’un Londres clandestin. Tragédie contemporaine et roman initiatique, Princesse Bari est l’odyssée d’une réfugiée d’aujourd’hui, déterminée et lumineuse.
EXTRÊME-DROITE
Collectif (Daphné Deschamps, Christophe-Cécil Garnier, Mathieu Molard et Johan Weisz, Nicolas Lebourg), Extrême Danger, Connaître et contrer l’extrême droite radicale, éditions du Commun, 2026, 16 €
Ils sont identitaires, royalistes, catholiques-intégristes, nationalistes-révolutionnaires ou confusionnistes. Souvent violents, ils structurent une nébuleuse radicale en pleine expansion. Au terme de plusieurs années d’enquêtes, les journalistes du média d’investigation StreetPress ont recensé plus de 320 sections locales de groupuscules d’extrême droite extraparlementaire actifs en France. Cette cartographie inédite révèle l’ampleur de leur implantation et décrypte leurs stratégies, à travers les analyses de l’historien Nicolas Lebourg et des approfondissements des journalistes de StreetPress. Extrême Danger est un outil conçu pour les citoyens et les acteurs de la société civile qui font face, sur le terrain, à des groupuscules d’extrême droite de plus en plus visibles, organisés et agressifs. Classés par courant politique et par zone géographique, chaque groupe radical est présenté avec son historique, ses principaux dirigeants, une estimation du nombre de militants et ses faits marquants (actions, violences, condamnations).
Dhellemmes Gaspard, Faye Olivier, L’Homme par qui la peste arriva, Aux origines du « grand remplacement », Flammarion, 2026, 20,90 €
Dans les années 1970, Renaud Camus est un jeune auteur branché, porte-drapeau de la cause gay et proche de la gauche. Il n’a qu’une ambition : devenir un « grand écrivain ». Un demi-siècle plus tard, il est le maître à penser des extrêmes droites mondiales, reclus dans son château. Sa théorie du « grand remplacement » attise la haine des étrangers, jusqu’à être brandie par des terroristes prêts à tuer. Comment passe-t-on de Roland Barthes et Louis Aragon à Marine Le Pen et Jordan Bardella ? Des backrooms de New York aux conciliabules avec les idéologues de l’Amérique trumpiste ? Voici racontée la mue d’un écrivain devenu le prophète de malheur de l’Occident. Une plongée vertigineuse dans la psyché d’un homme, qui révèle la bascule d’une époque.
Fortier Mark, Devenir fasciste, ma thérapie de conversion, Lux, 2025, 16 €
L’extrême droite a pris le pouvoir dans une foule de pays et elle menace de triompher dans plusieurs autres. Mark Fortier s’inquiète, mais il est aussi très las. Résolument campé à gauche dans ses convictions politiques, il constate que s’il ne veut pas être la proie des prochains maîtres du monde, il lui faudra changer de camp. Bien entendu, ce « journal de conversion » est une satire, un pamphlet cinglant et comique qui s’en prend aux fascistes, mais en premier lieu à tous ceux qui ont laissé la démocratie se dissoudre. L’auteur s’y compose une psyché autoritariste et s’efforce d’adhérer avec enthousiasme aux convictions de la droite radicale. Il offre surtout un portrait saisissant de la dégradation de nos institutions et une description affligeante de ce qui point lorsque l’on cesse de résister. Heureusement, la thérapie échoue, laissant tout de même ce qu’il faut de raison pour ne pas céder entièrement au désespoir.
Jarousseau Vincent, Dans les âmes et dans les urnes, dix ans à la rencontre de la France qui vote R.N., Les Arènes, 2025, 21 €
Depuis dix ans Vincent Jarousseau observe toutes les nuances de la vie quotidienne, s’entretient avec les habitants, revient les voir, regarde comment ils travaillent, se rassemblent, se réjouissent, se révoltent. Mêlant ces récits à la trame nationale, il brosse le portrait édifiant d’une France fragile, souvent invisible, abonnée aux petits boulots. Il nous tend le miroir d’une société de consommation et de concurrence qui attise les jalousies et éloigne le projet collectif. Dans ce tableau se révèlent les mille et un détails qui font le vote RN – et pourraient aussi le défaire. Photographe et documentariste, il est l’auteur de plusieurs BD d’actualité et de reportage. Ses photos sont régulièrement publiées dans la presse nationale et internationale. Ce livre est son premier récit personnel.
Lapray Lumir, Ces Gens-là. Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer, Payot, 2025, 19,50 €
Quand elle revient s’installer là où elle a grandi, dans un village de la plaine de l’Ain, Lumir se met à écrire. Le vieux du bout de la rue, ses potes, leurs parents, les gens qu’elle croise au PMU… Elle veut comprendre ce qui les rend heureux, ce qui les met en colère, ce qui leur donne de l’espoir. En faisant parler les siens, l’autrice dessine les contours du malaise qui gronde de plus en plus fort, un peu partout dans les campagnes françaises : l’impression de payer pour tout sans jamais avoir droit à rien ; le sentiment d’être incompris et méprisés par les gens qui comptent, là-haut ; la rage de ne pas arriver à offrir mieux à ceux qu’on aime – et la recherche de responsables, encouragée par le RN qui toujours se nourrit de l’impuissance, sans jamais proposer autre chose que la haine en réponse à la colère.
Lumir Lapray livre un portrait puissant et attachant de cette France qui se cherche et, ce faisant, menace de tous nous perdre. Et dessine en creux un chemin collectif et joyeux – qu’il ne tient qu’à eux, à nous, tous ensemble, de prendre… Originaire de l’Ain, département rural et industriel, Lumir Lapray est activiste, engagée pour la justice sociale et environnementale.
Nouvelle Histoire de l’extrême droite, France, 1780-2025, Baptiste Roger-Lacan (dir.), Seuil, 2025, 24 €
Quand l’extrême droite est-elle née en France ? Comment s’est-elle reconfigurée au fil du temps ? Comment décrire ses organisations et ses pratiques partisanes ? Quels sont ses filiations intellectuelles, son rapport au capitalisme et ses liens avec les forces politiques étrangères connexes ? De la contre-révolution à l’ascension du Front national, en passant par le régime de Vichy et les guerres coloniales, l’extrême droite française a toujours suivi les dynamiques propres à chaque période. Pour en raconter la longue histoire, Baptiste Roger-Lacan a rassemblé autour de lui une nouvelle génération de spécialistes qui, ces dernières années, a revisité en profondeur les recherches sur le sujet. Ils mettent en évidence, notamment, l’ancienneté de ses ancrages territoriaux et internationaux ainsi que les modes et formes d’expression de son imaginaire. Ce livre propose ainsi le récit accessible et renouvelé d’une force politique qui n’a cessé de se redéfinir, se voulant l’expression d’une modernité alternative alors même qu’elle s’est constituée dans l’opposition aux changements. Parce que l’évolution complexe et continue des extrêmes droites a façonné le paysage politique, culturel et social de la France, c’est toute son histoire qui s’éclaire d’un nouveau jour.
EXPATRIATION-IMMIGRATION
Ferrari Jérôme, Très Brève Théorie de l’enfer, Actes Sud, 2026, 16,50 €
Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister. Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre. Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des « Contes de l’indigène et du voyageur ».
EX-YOUGOSLAVIE
Alikavazovic Jakuta, Au grand jamais, Gallimard, 2025, 20,50 €
« On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie ». La mère de la narratrice a disparu. Cette femme, une poétesse acclamée dans son pays, la Bosnie, avait déjà connu l’effacement après son installation en France : peu à peu, l’écriture l’avait quittée. La disparition s’impose dès lors à sa fille, devenue mère à son tour, comme une clé pour résoudre l’« énigme qu’est une personne ». Suivant son instinct – serait-ce plutôt un don ? –, elle collecte les symptômes d’une histoire refoulée, jusqu’à en exhumer le cœur battant. Tout en échos et replis secrets, Au grand jamais est un grand livre sur les non-dits familiaux, sur ce qui se transmet derrière les silences et sur les histoires qui nous aident à vivre.
FRONTIÈRES
Banos Arnaud, Moi non plus, je n’aime plus la mer, Michel Bussi (préf.), Presses universitaires de Vincennces, « Singulières migrations », 2025, 14 €
Que se passe-t-il réellement aux frontières maritimes de l’Europe ? De la Mer Égée à la route Atlantique, en passant par la Méditerranée centrale, la Manche, la Mer du Nord et même Mayotte, prenez la mer aux côtés d’un simple citoyen devenu, par conviction, sauveteur en mer. Passé 45 ans, Arnaud Banos devient sauveteur en mer. Modeste terrien, il s’aventure sur les frontières maritimes européennes, affrontant la brutalité de la mer et de l’homme. Confronté à la misère et à la détresse, il découvre un courage farouche chez naufragés et sauveteurs, dans ce monde où le pire règne, mais où le meilleur surgit parfois.
Chabuel Elisabeth, Je suis le mur, Cheyne éditeur, 2025, 64 p., 18 €
Nous sommes à la frontière et Elisabeth Chabuel donne voix à un mur. Ce mur, placé sur la ligne de crête, est le point de friction où s’exerce la violence. Témoin et, malgré lui, bourreau et victime, le mur tente d’alerter l’humanité sur ses difficultés à tenir debout et à consentir à ce qui se joue à son pied. Récit poétique sur les migrations humaines, Je suis le mur questionne notre position de témoin face aux fureurs du monde.
Simonneau Damien, Pourquoi s’emmurer ?, essai sur une frénésie planétaire, Stock, 2024, 19,90 €
Apeurés par des ennemis multiformes, les États construisent de plus en plus de murs : 74 dans le monde en 2022 contre une douzaine au sortir de la Guerre froide. Certains sont situés en zone de guerre, d’autres entre États en paix. Certains se limitent à des grillages barbelés, d’autres sont des déploiements de technologies de pointe ou d’importantes patrouilles maritimes. On peut aisément les répertorier selon leurs finalités : ici, délimiter une ligne de cessez-le-feu, là, empêcher l’intrusion de potentiels combattants, ou encore lutter contre l’immigration dite clandestine et la contrebande. Mais le mur est aussi dans les têtes. Il contribue à mettre en scène une vision fantasmée de l’identité de nos sociétés, de notre rapport au territoire, à la migration et à l’altérité. Pourquoi s’emmurer ? prend à bras le corps l’idée que nos frontières seraient des passoires à colmater, et entend rappeler que la construction de murs est avant tout le résultat de calculs politiques.
GÉORGIE
Eristavi Théodore, Hôtel Paris, Flammarion, 2026, 22 €
Le 22 décembre 2002, un soir comme les autres, dans une maison de Tbilissi. Une mère et ses deux enfants veillent. Bientôt ils prendront un avion pour Paris. Depuis quelque temps, des signes inquiétants émaillent leur quotidien, un ancien drame remonte à la surface et attire ces hommes en noir qui contrôlent les rues de la Géorgie. Il faut partir, vite. Vers un pays nouveau où tout est à recommencer. Entre France et Géorgie, ce roman, en partie autobiographique, traverse l’histoire de la violence et de la transformation d’un pays post-soviétique. À l’arrivée, un hôtel au pied de la butte Montmartre où, parmi les touristes, les exilés de tous horizons inventent la possibilité d’une nouvelle vie. Un don pour la musique permettra au narrateur de tracer un fil continu entre deux mondes, entre passé et présent, entre la vie et ce qu’il reste des autres. « J’avais neuf ans au moment de quitter un pays pour un autre. De cette quête de normalité ressortira une vérité encombrante : un déracinement ne vient pas sans conséquences. » T.E.
HISTOIRE
Archéolgie des migrations, Dominique Garcia et Hervé Le Bras (dir.), La Découverte, 2017, 25 €
Au cœur de nombreux débats contemporains, la question des migrations est devenue un enjeu majeur, au point de faire oublier que les grandes vagues migratoires ne sont pas le propre de notre époque. L’archéologie apporte des informations essentielles sur ces mouvements de population à grande échelle qui se sont succédé de la Préhistoire – avec les premiers Hominidés quittant l’Afrique – au XXIe siècle. Volontaires ou contraintes, ces migrations ont induit diaspora, colonisation, métissage, intégration et ségrégation. Confrontant les données archéologiques, historiques, génétiques, géographiques, démographiques et linguistiques, Archéologie des migrations propose un réexamen critique des sources disponibles. Cet ouvrage a pour ambition de mettre en perspective de nouvelles hypothèses scientifiques et d’aller au-delà de la simple observation des mouvements de population, en abordant notamment les contacts entre les migrants et les sociétés qu’ils rencontrent.
Collectif (Angoustures Aline, Kévonian Dzonivar, Mouradian Claire), Pascal Brice (postf.), Administrer l’asile en France (1920-1960), Presses universitaires de Rennes, 2022, 24 €
La question de la protection des réfugiés est d’une brûlante actualité. Elle ne peut cependant être bien comprise qu’en explorant son histoire, qui est particulièrement mal connue. L’objectif de ce premier volume publié par le Comité d’histoire de l’Office français pour la protection des réfugiés et des apatrides, à partir d’archives en majorité inédites, est de contribuer à remédier à cette méconnaissance. Il concerne la France et le monde occidental. En tenant compte des nouvelles orientations de la recherche, l’ouvrage a une approche globale du réfugié, et produit les éléments d’une histoire qui érige celui-ci en sujet et non en simple objet de projections des politiques publiques, des mobilisations associatives et des programmes humanitaires. Il permet ainsi de rejoindre la centralité de la figure du réfugié au XXe siècle comme concept-limite mettant en tension les fondements de l’État-nation. Peut-on dire que la protection des réfugiés en France de 1920 à 1960 est marquée par des ruptures de pratiques, de normes et d’acteurs ou, au contraire, les éléments de continuité l’emportent-ils ? Comment comprendre les articulations entre le national et l’international dans une période de mise en place d’un droit des réfugiés par la Société des Nations puis par l’ONU avec la convention de 1951 ? Comment mesurer le tournant que constituent la Seconde Guerre mondiale et la création de l’Ofpra en 1952 ? Comment analyser la création d’une institution administrative, qui succède à une gestion nationale et internationale de type consulaire mise en place pour les réfugiés russes et arméniens depuis l’entre-deux-guerres ? L’évolution souvent soulignée à partir des exils allemands et autrichiens, notamment juifs, vers une individualisation du statut de réfugié, c’est-à-dire le passage d’une protection collective, par groupes nationaux, à un statut, celui de 1951 avec la convention de Genève, intégrant la crainte de la persécution et une instruction individualisée est-elle véritablement opératoire ? Ce sont à ces questions que cet ouvrage essaye d’apporter des éléments de réponse à travers une socio-histoire des pratiques et des acteurs étatiques et transnationaux.
D’autres regards sur les migrations, collection du Musée national de l’Histoire de l’immigration, préface de Jakuta Alikavazovic, Silvana Editoriale, 2026, 25 €
Les collections du musée sont riches de plus de 9 000 œuvres, objets et documents qui sont autant de témoins de l’extraordinaire richesse et diversité de l’histoire de l’immigration en France à travers les siècles. Dans ce volet, consacré au fonds Art contemporain de la collection et introduit par un récit de l’écrivaine Jakuta Alikavazovic, peintures, dessins, photographies, sculptures et installations offrent un autre regard sur les migrations, témoignant de la vitalité de la création artistique sur les thématiques de l’exil, des circulations, de l’identité, de l’altérité et des géographies intimes.
Siméant-Germanos Johanna, Youssef ou la fidélité à soi, une enquête sur l’engagement, la violence et l’exil, Anamosa, 2026, 24 €
Fin 1978, Youssef Sassi est contrôlé à Marseille. Il est gravement violenté au commissariat. Malgré les mobilisations, il est expulsé en Tunisie, où il sera torturé, avant d’obtenir l’asile politique en Suède. Ce jeune Tunisien, arrivé en France comme saisonnier agricole en 1972, encarté à la CGT et proche de l’extrême gauche, marié depuis peu à une Française, exprime fortement son indignation. Amené au commissariat, il y est violenté. Après sa garde à vue, il porte plainte ; une mobilisation s’organise : c’est « l’affaire Youssef Sassi ». Il est expulsé six mois plus tard, et subit la torture en Tunisie. Une fois libéré, il gagne l’Europe du Nord et obtient l’asile politique en Suède. Fin 1978, Johanna Siméant-Germanos a 9 ans. De ce souvenir d’enfance, la politiste tire un récit passionnant. Elle raconte l’histoire de Youssef, à la fois extraordinaire et « banale », tout en s’intéressant aux contextes et mondes sociaux qu’il traverse. L’ouvrage aborde ainsi les transformations de l’immigration de travail en France dans la seconde moitié du XXe siècle, comme les violences policières et l’expérience du racisme subies par les immigrés. Le livre, véritable plongée dans les mondes militants des années 1970, donne également à percevoir les différents environnements nationaux dans lesquels Youssef est amené à vivre. Johanna Siméant-Germanos, dont la voix se mêle à celle de Youssef, livre une enquête incarnée sur l’engagement, la violence et l’exil.
HOSPITALITÉ
Des localités pour accueillir. Migrants dans les villes et villages de France et d’ailleurs, Thomas Lacroix, Bénédicte Michalon (dir.), Le Bord de l’eau, 2025, 24 €
Depuis le milieu des années 2010, de nombreuses localités urbaines et rurales européennes se sont publiquement affichées comme villes d’accueil ou villages d’accueil des personnes en migration, en opposition à l’option sécuritaire adoptée par les États en matière migratoire. D’autres sont devenues « accueillantes » au gré des circonstances. D’autres encore sont engagées de longue date dans une politique d’intégration de leur population immigrée. Dans le même temps, les réseaux nationaux ou transnationaux regroupant des acteurs investis dans la prise en charge des migrants se multiplient. Ces réseaux sont aussi un relais d’expression d’un militantisme urbain sur les questions migratoires. Appuyé sur des enquêtes inédites menées en France, Danemark, Espagne, Italie et Portugal, et sur l’analyse de bases de données sur les réseaux de villes (monde, Afrique subsaharienne, pays européens), cet ouvrage documente et analyse ces dynamiques qui, toutes, font du local un échelon essentiel de la « gouvernance » des migrations – à savoir, un espace de gestion de l’accueil où se croisent et collaborent (ou non) des acteurs de plus en plus diversifiés, fonctionnaires, acteurs privés, habitants et militants notamment, mais aussi les personnes en migration, qui savent se saisir du local pour avancer dans leur parcours. Alors que le président Macron veut installer les personnes en exil dans les campagnes françaises, le livre éclaire sous un nouveau jour l’accueil tel qu’il se déroule dans les grandes métropoles mais aussi en dehors de celles-ci.
Grothendieck Alexandre, Giorgio Agamben et Hervé Le Tellier (préfaciers), Plaidoirie sur le délit d’hospitalité, 1978, Gallimard, « Tracts », 2026, 3,90 €
« Si cette ordonnance ne vous choque pas, ni ne vous fait rire aux éclats, c’est que la liberté est morte dans notre pays. C’est qu’il serait devenu mûr pour un régime policier – un régime où sont tolérées et appliquées des lois policières – des lois qui imposent au citoyen une collaboration inconditionnelle et quotidienne avec la police. Des lois qui vont à l’encontre des mouvements spontanés de sympathie et d’entr’aide des hommes, les uns envers les autres, indépendamment de toutes étiquettes nationales ou administratives. Si de tels textes de loi ne deviennent la risée du pays, c’est qu’ils en deviennent le fléau. » A.G.
Lustgarten Anders, Trois Enterrements, traduit de l’anglais par Claro, Actes Sud, 2025, 22,50 €
Comment Cherry, infirmière et mère de deux enfants, s’est-elle retrouvée en cavale au volant d’une décapotable rose, flanquée d’un policier menotté et du cadavre d’un réfugié assassiné ? Dans quelle quête pour la justice s’est-elle embarquée ? À ses trousses, un inspecteur de police raciste et enragé… Mais que peut bien faire d’autre une femme dotée d’une conscience dans l’Angleterre d’aujourd’hui ? Percutant, défiant les genres, radical, politique et pourtant comique, ce premier roman explore nos préoccupations sociales les plus pressantes avec une clairvoyance dévastatrice.
Montfort Julia, préface d’Abd Al Malik, Carnets de solidarité, Payot, 2020, 18 €
Depuis 2015, la France est le théâtre d’un durcissement de sa politique migratoire, auquel répond, de façon impulsive, une vague de solidarité sans précédent. « Tu n’es pas mon ennemi », semblent dire à l’étranger ces nouveaux résistants. C’est à ces derniers – dont l’auteure a rejoint les rangs en 2017 – que ces Carnets donnent la parole : au fil des rencontres, nous découvrons leurs actions et leurs difficultés – ils agissent le plus souvent dans l’illégalité –, mais aussi leur bonheur, la solidité des liens tissés et l’alignement éthique qui naissent dans l’accueil. Ces Carnets sont enfin l’occasion d’une réflexion nourrie par de nombreux témoignages de personnalités publiques – Damien Carême et le philosophe Guillaume Le Blanc, entre autres – autour de l’enjeu primordial de l’accueil des exilés, en France et dans le monde.
Pavlenko Marie, Traverser les montagnes et venir naître ici, Les Escales, 2024 ; rééd. Pocket, 2025, 9 €
Un roman bouleversant et lumineux qui raconte le deuil, la solidarité et l’espoir. Astrid a tout perdu. À quarante ans, plus rien ne la retient, alors elle part. Elle achète sans l’avoir visitée une maison isolée dans la région montagneuse et sauvage du Mercantour. Parmi ses bagages, un carton marqué d’une croix rouge, ce qu’il lui reste de sa vie passée. Soraya a tout laissé derrière elle. Sa Syrie natale, sa famille, ses amis, son insouciance.
Elle traverse la montagne pour rejoindre la frontière française en se cachant de la police. Dans son ventre, une vie qu’elle déteste grandit. Deux douleurs indicibles vont se rencontrer et s’apprivoiser.
Saglio Yatzimirsky Marie-Caroline, Rassemblement familial, Éditions de l’Aube, 2026, 22 €
Un an, deux mondes, une maison partagée. Le récit d’une expérience radicale de cohabitation : pendant un an, l’autrice accueille chez elle la famille Diallo, réfugiés guinéens sans papiers. Sept personnes, une mère enceinte, cinq enfants, un père épuisé, puis un bébé né dans l’urgence. D’un côté, des réfugiés musulmans dépassés, de l’autre, une famille française athée. Une immersion sensible dans la réalité de l’exil : labyrinthe administratif, crise du logement, précarité, racisme, laïcité sous tension… Mais aussi une incroyable énergie de vie. Récit vibrant, politique et poétique, ce livre dérange, bouleverse. Une lecture nécessaire pour penser une forme contemporaine d’hospitalité en France.
IRAK
Al Shahmani Usama, Les Arbres ici parlent aussi l’arabe, traduit de l’allemand par Lionel Felchlin, La Veilleuse, 2025, 18 €
Dans ce premier roman très autobiographique, Usama Al Shahmani, né en Irak en 1971 et exilé en Suisse depuis 2002, retrace sur un mode merveilleux l’extraordinaire intégration d’un demandeur d’asile irakien dans une petite bourgade de Suisse alémanique. Usama a fui la terreur d’un pays en guerre et ne sait comment prendre pied dans un autre qui n’a connu que la paix. Sans argent, ne maîtrisant pas l’allemand, Usama vacille dans son foyer pour étrangers. La nouvelle de la disparition de son frère, probablement assassiné, le choque. C’est alors qu’il se met à randonner, commençant à son insu à devenir un peu suisse. Mais le cheminement d’Usama répond aussi à un autre appel, qui vient de très loin, des rives de l’Euphrate, là où les arbres relient le ciel à la terre, les vivants aux morts. Usama se surprend à leur parler. Il a soudainement l’impression de « l’emporter sur l’ombre » : à mesure qu’il se confie à eux, il se sent tiré « du côté ensoleillé ». Dans un style qui mêle de façon très subtile le conte populaire arabe à la prose poétique de langue allemande, l’auteur revendique des appartenances multiples : à deux pays, l’Irak et la Suisse, et à deux royaumes, celui de la nature et celui de la littérature.
Amy de la Bretèque Estelle, Romain Rabier (photographies), Le Collier de l’ange paon, enquête auprès des Ézidis dans la Drôme, Libel, 2026, 35 €
De nombreux Ézidis vivaient autour du mont Shingal, en Irak, jusqu’à l’attaque du 3 août 2014 perpétrée par l’organisation État islamique. Depuis, certaines familles ont pu obtenir un visa d’asile pour la France avec l’aide d’associations françaises. C’est ainsi qu’entre 2015 et 2019 sont arrivées dans la Drôme seize familles ézidies. Fruit d’une rencontre entre une anthropologue, un photographe et des familles réfugiées dans la Drôme, ce livre présente leur parcours d’intégration : apprentissage de la langue, scolarisation des enfants, parcours de formation des jeunes, travail dans les champs pour les plus âgés. Il s’attache à décrire les reconfigurations du ézidisme en exil. Pour donner voix aux débats et enjeux qui sous-tendent la communauté, l’ouvrage met en regard la vie d’avant, à Shingal, et celle d’aujourd’hui, dans la Drôme. Il montre comment cette religion originaire de Mésopotamie est aussi un système d’organisation sociale et plus largement, une manière de voir le monde.
ISLAM
Esmili Hamza, L’Islam après l’exil, une histoire religieuse de l’immigration, Seuil, 2026, 22 €
Que signifie le renouveau de la piété des immigrés maghrébins et de leurs descendants depuis les années 1980 ? À partir d’une longue enquête à Clichy-sous-Bois, Hamza Esmili retrace la manière dont ceux-ci ont réinvesti la tradition islamique, en réponse à un impératif inédit : établir le fil de la transmission avec la première génération qui naît dans des cités reléguées à la marginalité. Loin de l’archaïsme ou de la simple revendication identitaire, l’islam qui s’élabore ainsi à l’ombre des tours est le fait d’une réaffiliation religieuse choisie, fondée sur une piété individuelle et la relecture commune de l’expérience migratoire. Cet ouvrage propose une histoire de l’immigration attentive à la vie morale des immigrés et de leurs enfants, et à leur capacité d’invention. Car L’Islam après l’exil n’interroge pas seulement la société d’accueil ; il fait évoluer la tradition musulmane elle-même, en proposant une espérance de salut à la mesure du vécu historique des fidèles. Cet idéal de justice ne trouve pourtant pas d’accomplissement politique, provoquant une crise collective durable. Un point de vue inédit sur la question religieuse dans la France actuelle.
ISRAËL
Alyan Hala, Les Maisons de sel, traduit de l’anglais par Aline Pacvon, Hachette Fictions, 2025, 22,90 €
« Salma, elle, aimait entendre sa fille évoquer Jaffa. Sa maison lui manquait terriblement. Elle avait passé la première année à Naplouse à rêver de leur retour et ne cessait de voir la route qui serpentait vers le haut de leur colline, le salon et les chambres, miraculeusement préservés. Tout serait resté en l’état. Jusqu’au panier de linge qu’elle n’avait pas eu le temps d’étendre, abandonné par terre. Mais elle n’était pas dupe. » Naplouse 1963. À la veille du mariage de sa fille Alia, Salma lit son avenir dans le marc de café. Elle choisit de ne pas révéler ce qu’elle y voit : une vie troublée pour Alia et ses enfants, une vie de voyages et de dispersions. Bientôt, avec le déclenchement de la Guerre des Six-Jours de 1967, la vie de la famille Yacoub bascule. Tandis que Salma part en Jordanie, Alia et son mari Atef s’installent au Koweit où naissent leurs trois enfants. Et pour les générations suivantes, ce sera Beyrouth, Boston ou Paris… Qu’est-ce qu’un foyer lorsqu’on n’a plus de maison ou de patrie ? Cette question avec laquelle se débat la famille Yacoub hantera chaque génération.
ITALIE
Boutière-Damahi Sophie, La Part des vivants, Le Bruit du monde, 2026, 20 €
Descendante d’immigrés italiens, Tania part à la recherche de ses origines dans ce premier roman puissant. À l’hiver 1987, alors que le dernier bateau quitte les cales des Chantiers navals de La Ciotat, un long conflit social éclate contre la fermeture du site. Tania, adolescente, assiste impuissante à l’implosion familiale. Son père, ouvrier et syndicaliste, s’engage dans la lutte tandis que son frère Sacha refuse de le rejoindre et finit par quitter la ville.
Se révèlent alors les secrets d’une histoire dont Tania et Sacha sont les héritiers : une lignée marquée par les déchirements, les exils et les épreuves. Avec son oncle Georges, gardien de cette mémoire, Tania découvre le sort de ses arrière-grands-parents paternels, immigrés italiens à Marseille, victimes de la destruction des vieux quartiers par les nazis en 1943. S’ouvre alors pour elle une quête intime au fil du récit que son oncle lui lègue.
Cattaneo Cristina, Naufragés sans visage. Donner un nom aux victimes de la Méditerranée, traduit de l’italien par Pauline Colonna d’Istria, Albin Michel, 2020, 19 €
Un sac contenant un peu de terre d’Érythrée, du Ghana, une carte de bibliothèque, un bulletin scolaire…, autant de vestiges des vies brisées de ces hommes, femmes et enfants qui ont tout risqué pour un avenir meilleur. Les naufrages tragiques en Méditerranée ponctuent désormais l’actualité et ont fait de cette mer un véritable cimetière, mais un cimetière d’anonymes. En Italie, une femme médecin légiste, Cristina Cattaneo, s’est donné pour mission d’identifier chaque disparu. Elle raconte son travail d’enquête au cours des mois passés à Melilli, en Sicile, après le naufrage du Barcone qui transportait près de 1 000 personnes. Une tâche qui n’a pas de fin heureuse, un travail solitaire, patient, humble et tenace, dont personne ne veut se charger et qui doit donc, toujours, justifier de sa nécessité : identifier des naufragés dont on ne sait d’où ils viennent et dont on peine à trouver ceux qui pourraient les réclamer… Dans ce livre l’auteure rappelle que c’est pourtant ce travail, ce combat pour rendre justice aux morts sans nom, qui fonde notre humanité.
LAÏCITÉ
Cadène Nicolas, En finir avec les idées fausses sur la laïcité, préface de Jean-Louis Bianco, éditions de l’Atelier, 2025, 13,50 €
Bien que régulièrement brandie comme argument massue dans les médias et les débats politiques, la laïcité fait l’objet de beaucoup de fantasmes. Au risque de briser le fragile équilibre posé par la loi de 1905, de nombreux discours visent à la « durcir », aux dépens des libertés qu’elle garantit. Ces dernières années, dans un contexte de peurs multiples, les polémiques à son sujet se sont multipliées, se focalisant largement sur l’islam. Face aux replis identitaires (de tous ordres), aux contestations et aux pressions contre la République, mais aussi face à l’instrumentalisation dangereuse et de plus en plus courante de la laïcité, ce livre s’attache à définir ce qu’elle rend possible et ce qu’elle interdit, et sous quelles conditions.
LANGUE ARABE
Tamer Nassera, Allô la Place, Verdier, 2025, 18,50 €
« Longtemps l’arabe s’allie pour moi à l’amer. Je l’ai rejeté de tout mon corps et il me revient par vagues. Je ne l’ai jamais vraiment perdu et j’ai du mal à penser qu’on puisse perdre une langue. Je vis dans la langue de mes parents comme elle vit en moi. » Cette « langue-chimère » avec laquelle la narratrice essaie de renouer, c’est le darija, l’arabe marocain. Séparée de ses parents, par une mer et un empêchement existentiel, elle trouve des subterfuges : elle traîne dans les taxiphones parisiens pour l’entendre, y prête attention dans la rue ou les transports en commun, prend des cours à l’Institut du monde arabe, et surtout, forme un tandem linguistique, par écrans interposés, avec Mer, qui vit au Maroc. De Paris au Havre, de Casablanca à Toronto, des fils affectifs et culturels se tissent, se défont puis se refont. Les taxiphones bruissent.
Slimani Leïla, Assaut contre la frontière, Gallimard, 2026, 10 €
« Il me semble que tout roman est la tentative de répondre à une question. Et que celle qui fut à l’origine et au centre de ma trilogie est celle-ci : pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? Cette langue arabe, qu’est-elle pour moi ? Penser à ça, à la langue arabe, c’est ressentir un mélange de chagrin et de honte, de colère et de frustration. Comment pourrais-je vous raconter, vous faire comprendre que je parle comme une enfant la langue qui devrait être la mienne ? Que je vis avec une langue fantôme comme on parle d’un membre fantôme dont on sent encore la présence bien qu’il ait été amputé.
Cette langue, je l’ai cherchée partout. Je l’ai désirée, je l’ai poursuivie, j’ai pu suivre des inconnus dans la rue simplement pour les entendre prononcer ces syllabes familières. Je pourrais aisément reprendre à mon compte les mots de l’écrivaine et peintre libanaise Etel Adnan : ‘Je me suis retrouvée à la porte de cette langue. Je l’ai érigée en mythe, en une sorte de paradis perdu.’ »
LOGEMENT
Guérin Laura, Des espaces et des hommes, La transformation des foyers de migrants en résidences sociales, Presses universitaires de Lyon, 2026, 24 €
En 2006, la circulaire ministérielle n° 2006-45 acte la transformation du foyer de travailleurs migrants (habitat postcolonial) en résidence sociale. Que recouvre cette disposition et quelles conséquences en découlent pour les usagers et les bailleurs sociaux ? Menée sur quatre années, cette recherche analyse la transformation des foyers de travailleurs migrants. Dès lors que ceux-ci deviennent des résidences sociales organisées à partir d’espaces uniquement individuels, comment habiter ces lieux privatifs encadrés par de nouvelles contraintes ? Qu’en est-il de la vie collective ? Quelles sont les stratégies d’adaptation et de résistance mises en place par les habitants ? Dans une écriture très fluide, ce livre propose de découvrir les espaces et les pratiques habitantes. Il met en lumière le maintien d’une vie collective et l’existence d’une vie sociale complexe et inventive, qui tranche avec des discours publics souvent stigmatisants ou avec l’invisibilisation de cette forme d’habitat dans la ville. L’autrice insiste sur les capacités d’agir des migrants, avec et face aux gestionnaires, en dépit de faibles ressources et de fortes contraintes ; elle nourrit ainsi le débat sur l’articulation entre logiques de domination et résistances. L’enquête interroge également le rôle de l’architecture et celui des pouvoirs publics dans l’encadrement et l’éducation des populations habitantes. Elle éclaire l’actualité de la migration ouest-africaine et ses conditions résidentielles en France, et dresse un bilan de cette politique de logement. Mêlant travail d’archives (plans de bâtiments, documents de construction, etc.), entretiens avec les professionnels (gérants des foyers/résidences, travailleurs sociaux, responsables techniques) et avec les habitants et habitantes de 17 logements, cette enquête porte sur trois cas d’étude localisés en Île-de-France.
MAROC
Harchi Kaoutar, Comme nous existons, Actes Sud 2021 ; rééd. Babel, 2023, 7,40 €
Ce récit retrace le cheminement sensible, intellectuel et politique d’une enfant de l’immigration postcoloniale, née dans l’Est de la France en 1987. L’autrice y revisite son passé, les événements et expériences qui ont constitué sa pensée d’aujourd’hui, formé son existence sociale. Dans cette enquête intersectionnelle, Kaoutar Harchi, narratrice et personnage de ce livre, raconte ce que grandir dans les années 1990 veut dire pour elle, son quartier, cette enfance tendre mais laborieuse entourée de ses parents aimants.
Mais aussi leur décision à eux, soudain, de mettre leur fille à l’abri d’un danger qu’ils ne nommeront jamais en l’inscrivant dans un collège catholique de l’autre côté de la ville. C’est là qu’un double chemin de vie s’offre à elle. À la sortie du lycée, sans jamais tourner le dos aux siens et pour mieux les retrouver, Kaoutar Harchi se lance dans une formation d’intellectuelle critique. Celle qui va lui permettre de décrire aujourd’hui, dans ce texte nécessaire mû par un désir de justice et d’égalité, les rapports de pouvoir de classe, de genre et de race qui marquent durablement les existences.
Slaoui Nesrine, Illégitimes, Fayard, 2021 ; rééd. Livre de Poche, 2022, 7,90 €
Depuis un quartier populaire d’Apt, elle rêvait de journalisme, de Paris, de Science Po. Avec une mère femme de ménage, un père maçon et un nom à consonnance « étrangère », elle savait qu’elle devrait redoubler d’efforts. Elle les a faits. De retour dans la petite ville de son enfance à l’heure où le pays tout entier a été sommé de ne plus bouger, elle mesure à la fois tout ce qui la sépare désormais des siens, de son histoire, et tout ce qui l’y rattache encore, qui la constitue, et qu’elle essaie de préserver. Pourquoi faut-il que certains rêves vous arrachent à vous-même ? Quelle couleur de peau faut-il avoir, et quel nom faut-il porter pour pouvoir décider de son avenir ? C’est le récit d’une réussite mélancolique. Critique, aussi. À l’égard de toute la violence qu’elle a dû et doit encore affronter, simplement pour trouver sa place sans être obligée de devenir quelqu’un d’autre. C’est aussi un hommage à tous ceux pour qui la légitimité demeure un combat permanent.
MEXIQUE
Bernard Émilien, La Tête dans le mur, Un journaliste en déroute au Trumpistan, Lux éditeur, 2026, 16 €
Amateur de causes perdues, Émilien Bernard part couvrir les élections américaines de l’automne 2024. Son terrain : la frontière avec le Mexique. D’un côté comme de l’autre, de San Diego à Ciudad Juárez, il y rencontre celles et ceux qui la subissent ou la dénoncent, des exilés pourchassés aux militants vent debout contre les politiques migratoires mortifères. Mais divers obstacles entravent son travail : le soleil, le sable, le mezcal, sa dépression, ses hallucinations, l’hostilité des locaux, les complotistes, les trumpistes, la police des frontières et ses geôles, et surtout le mur, ce satané very very big wall tant vanté par Trump, dans lequel il fonce tête baissée. Ce livre raconte une déroute. Celle d’un journaliste gonzo parti fleur au fusil, qui découvre un monde retourné où la vérité n’a plus cours. En arrière-fond, le désastre d’une démocratie qui s’enfonce dans le fascisme. D’aventures erratiques en rebondissements effarés, La Tête dans le mur dépeint une réalité qui serait ridicule si elle n’était pas si grave.
Gonzales Rodriguez Sergio, Des os dans le désert, traduit de l’espagnol par Isabelle Guignon, L’Ogre, 2023, 13 €
Le 23 janvier 1993, le corps d’une adolescente de 13 ans est découvert dans un terrain vague en périphérie de Ciudad Juàrez, à la frontière nord du Mexique. Elle a été torturée, violée puis étranglée. Entre 1993 et 2007, près de 500 femmes connaîtront le même sort. Des centaines d’autres sont toujours portées disparues. Des os dans le désert est l’histoire d’un crime contre l’humanité volontairement irrésolu, une enquête à haut risque – Sergio Gonzàlez Rodriguez échappa par miracle à son exécution programmée un soir de juin 1999 – qui transgresse les règles du journalisme pour devenir un roman sans fiction, un impitoyable réquisitoire contre l’impunité et la violence misogyne. Roberto Bolano, qui fera de Gonzàlez Rodriguez l’un des personnages de son ultime roman, 2666, dont la partie centrale est consacrée au féminicide de Ciudad Juàrez, définit ainsi Des os dans le désert : « Ce n’est pas un livre qui appartient à la tradition du roman d’aventures mais à la tradition apocalyptique, les deux seules catégories toujours vivantes sur notre continent. Peut-être parce que ce sont elles, uniquement, qui nous permettent d’approcher l’abîme qui nous entoure. » Un abîme encore aujourd’hui grand ouvert sous les pas des femmes de la ville-frontière.
MINEURS ISOLÉS
Collectif Mina93, Protection de l’enfance et jeunes en migration, Presses universitaires de Vincennces, « Singulières migrations », 2025, 15 €
Mineurs non accompagnés : un enjeu brûlant entre droits de l’enfant et contrôle migratoire. Cet ouvrage explore, au cœur de l’actualité, les défis sociaux et institutionnels de la prise en charge des jeunes en migration. Les mineurs non accompagnés sont au cœur d’un débat politique et social majeur. Cet ouvrage explore la prise en charge de ces jeunes, entre enjeux de contrôle migratoire et protection de l’enfance. Croisant recherches en sciences sociales et témoignages de terrain, il analyse les pratiques des acteurs divers du champ de la protection de l’enfance (services départementaux, justice, associations…), un secteur en pleine mutation face aux évolutions des migrations juvéniles, et aux problématiques de l’accompagnement des jeunesses vers l’autonomie.
Messina Marine, Le Vertige des acrobates, Presses universitaires de Vincennces, « Singulières migrations », 2021, 14 €
À mi-chemin entre reportage et roman d’initiation, ce livre raconte « de l’intérieur » le quotidien d’enfants et adolescents demandeurs d’asile en Europe. Il met en lumière les trajectoires de mineurs isolés, parmi les plus vulnérables sur les routes migratoires. Alors qu’on ne parle que de crise migratoire et de « flux de migrants », le but de cet ouvrage est d’incarner des personnes, des individualités, pour raconter au plus juste ceux qu’on nomme les « mineurs isolés », des enfants et adolescents partis en éclaireurs sur les routes de l’exil. Ce livre cherche à leur donner chair et à retracer le récit et le parcours de plusieurs d’entre eux. Suite à de longues immersions de terrain en Méditerranée, il leur donne la parole, agit comme un « haut-parleur » pour nous permettre de tendre l’oreille et d’apprendre de leur résilience et de leur courage hors-normes.
POLITIQUE MIGRATOIRE
Brice Pascal, Sur le fil de l’asile, 6 ans à la direction de l’Ofpra, Fayard, 2019, 26 €
Un jour de juin 2014, un homme s’assoit par terre au milieu des migrants qui ont fui les guerres, les dictatures et les persécutions. Il les écoute, prenant la mesure de la situation humanitaire de la « jungle » de Calais. Il s’agit de Pascal Brice, diplomate, petit-fils de réfugiés. En prenant la tête de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) en 2012, il trouve une administration à bout de souffle, qui a vu les demandes doubler en cinq ans, quand l’attend encore une crise de l’asile en Europe d’une ampleur sans précédent. Alors, il décide de tout faire pour améliorer le sort de ces personnes meurtries par la violence de l’exil, en les aidant à surmonter les obstacles qui se dressent devant eux avant de pouvoir obtenir la protection de la France. De Lampedusa à Calais, de Lesbos à Munich, d’Agadez à Valence avec l’Aquarius, en passant par Beyrouth et Paris, Pascal Brice nous fait découvrir les destins des migrants, les visages de celles et ceux qui les accompagnent, les conflits qui bouleversent le monde, l’atmosphère des campements, loin des clichés. Il nous rappelle combien il reste nécessaire et possible d’agir en ces temps de doutes sur notre capacité à accueillir. Le récit inédit d’une aventure humaine autant que d’un combat pour que la France et l’Europe soient pleinement un refuge.
Le Courant Stefan, Agier Michel (préf.), Vivre sous la menace, Les sans-papiers et l’État, Seuil, 2022, 23 €
La politique de contrôle migratoire ne s’exerce pas uniquement aux frontières, sur le territoire national elle continue d’œuvrer en séparant celles et ceux qui bénéficient d’un séjour régulier des autres qui en sont dépourvus. Le spectre de la frontière hante le quotidien des personnes qui chaque jour risquent l’expulsion. Après une enquête de plusieurs années auprès d’une quarantaine de sans-papiers, l’auteur restitue leur expérience ; il raconte des vies façonnées par la crainte de l’arrestation ou de la dénonciation. La menace est pour celui qui l’exerce une manifestation de son pouvoir de nuire sans exécution immédiate. Obsédante pour celui qui la subit, elle pousse à privilégier la solitude et la méfiance ; elle transforme l’environnement proche en un monde de signes potentiellement redoutables – le ton d’une voix, la couleur d’un uniforme, la question d’un camarade – et d’indices qu’il devient crucial de savoir exploiter.
Parrot Karine, Étranger, Anamosa, 2023, 9 €
Sous l’angle du droit, l’histoire de la nationalité française inventée à la fin du XIXe siècle et utilisée depuis pour fabriquer des étrangers et les soumettre à des régimes plus ou moins sévères et cruels suivant les besoins du marché du travail. Barbare, métèque, esclave, aubain… Pendant longtemps, il n’a pas existé de définition univoque de l’étranger. Il se définissait par défaut comme celui qui n’appartient pas à la communauté et il existait donc autant de figures de l’étranger que de manières inventées par les humains de former communauté. Ce flou entourant la notion d’étranger a aujourd’hui disparu. L’État-nation s’est approprié le concept pour en dessiner les contours au scalpel : l’étranger est celui qui n’a pas la nationalité de l’État où il se trouve. Désormais attribuée de manière certaine par l’effet du droit, la nationalité sépare irrémédiablement le national et l’étranger pour soumettre ce dernier à un régime spécial, arbitraire, plus ou moins sévère et cruel suivant les besoins de l’économie et les considérations politiques du moment. On observe un droit ségrégationniste – ce qui semble largement admis – et un racisme systémique de l’État et ses institutions, qu’elles nient avec un cynisme de moins en moins feutré. L’un des enjeux de l’ouvrage est de montrer que la catégorie d’étranger – opposée à celle du national – n’a rien de naturel. En revenant sur la fabrique de la nationalité française à la fin du XIXe, on comprend qu’elle n’est pas un attribut de la personne humaine et que la qualité d’étranger, définie en creux, l’a été depuis son origine par l’État à des fins utilitaristes. Satisfaire le marché du travail et organiser la ségrégation des candidats suivant leur origine, voilà les deux axes de la politique migratoire française. Lorsque le besoin de main-d’œuvre « peu qualifiée » baisse dans la dernière partie du XXe siècle, la France puis l’Europe toute entière cherchent à entraver l’arrivée de nouveaux « migrants », notamment grâce à des systèmes juridiques et policiers toujours plus sophistiqués. Ces dispositifs de « gestion des flux » obligent les personnes qui veulent gagner l’Europe à mettre leur vie en jeu et – c’est un phénomène nouveau – elles sont des milliers à mourir chaque année sur les routes de l’exil. Si tout cela est possible, s’il existe des milliers d’agents étatiques pour mettre quotidiennement en œuvre ces politiques inégalitaires et féroces, c’est qu’elles sont largement habillées par le droit. Le droit est en effet un outil terriblement efficace : il confère à cet édifice macabre sa légitimité, tandis que l’enchevêtrement des textes et l’abstraction des catégories juridiques tiennent le réel à distance.
Parrot Karine, Carte blanche, l’État contre les étrangers, La Fabrique, 2019, 15 €
L’actualité la plus récente a donné à voir une fracture au sein de la gauche et des forces d’émancipation : on parle d’un côté des « no border », accusés d’angélisme face à la « pression migratoire », et d’un autre côté il y a les « souverainistes », attachés aux frontières et partisans d’une « gestion humaine des flux migratoires ». Ce débat se résume à des principes humanistes d’une part (avec pour argument qu’il n’y a pas de crise migratoire mais une crise de l’accueil des migrants) opposés à un principe de « réalité » (qui se prévaut d’une légitimité soi-disant « populaire », selon laquelle l’accueil ne peut que détériorer le niveau de vie, les salaires, les lieux de vie des habitants du pays). Karine Parrot, juriste et membre du GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigrés), met en lumière un aspect souvent ignoré de ce débat : à quoi servent au juste les frontières ? qu’est-ce que la nationalité ? Sur la base du droit, elle montre que la frontière et la restriction des circulations humaines sont indissociables d’une hiérarchie sociale des peuples à l’échelle mondiale. La frontière signifie aux plus aisés que, pour eux, aucune frontière n’est infranchissable, tandis qu’elle dit aux autres que, pauvres, hommes, femmes, enfants devront voyager au péril de leur vie, de leur dignité. De l’invention de la nationalité comme mode de gestion et de criminalisation des populations (et notamment des pauvres) jusqu’à la facilitation de la rétention, en passant par le durcissement des conditions d’asile et de séjour, ou encore les noyades de masse orchestrées par les gouvernements, l’Union européenne et leur officine semi-privée et militarisée (Frontex), Karine Parrot révèle qu’il n’y a aucune raison vertueuse ou conforme au « bien commun » qui justifie les frontières actuelles des États. Le droit de l’immigration ne vise qu’à entériner la loi du plus fort entre le Nord et le Sud.
Vallaud-Belkacem Najat, Benjamin Michallet, Réfugiés, ce qu’on ne nous dit pas, Stock, 2025, 20,50 €
Voilà des années qu’on s’est habitués en Europe au vacarme incessant autour de la question migratoire. Loin d’une réalité pour l’essentiel faite d’étudiants internationaux, de travailleurs venus occuper un emploi ou de mariages mixtes, l’image désormais associée à ce mot « migrants » est celle de pauvres hères épuisés sur des bateaux de fortune. Des années que les experts en exploitation du malheur exploitent ; que les défenseurs des droits humains comptabilisent impuissants les morts en Méditerranée ; que les chercheurs tentent, en vain, de raisonner… Et que nos rétines de citoyens, elles, enregistrent, anxieuses, indifférentes ou révoltées. Cette image-là a beau être loin de dire la migration dans toute sa complexité, elle n’en correspond pas moins à une réalité : celle des déplacés forcés, de ceux qui n’ont eu d’autre choix que de fuir. Et pose la question de ce que signifie les accueillir. Il est temps de sortir du dialogue de sourds et de la tétanie dans lesquels nous enferment les charlatans. Parce que les citoyens valent mieux que leur caricature, le parti pris de ce livre est de les informer, totalement. Parce que le meilleur moyen de contrer la manipulation autour des migrants est de fournir à la société d’accueil de quoi juger par elle-même.
Weil Patrick, De l’immigration aujourd’hui en France, Grasset, 2026, 18 €
« L’immigration est aujourd’hui l’un des sujets les plus incandescents du débat public. Il divise profondément la société française. Le constat et le pari de ce livre : rassembler une grande majorité des citoyens autour de l’immigration est possible. En se confrontant à la réalité des faits, en analysant la politique d’immigration et en écoutant les citoyens, on peut sortir de l’impasse. Un livre d’élucidation et de combat. Chiffres à l’appui, il aborde tous les aspects : le droit d’asile, les OQTF, Schengen, le regroupement familial, l’immigration légale comme illégale ; et ce que l’on fait parfois découler de l’immigration : le droit du sol, l’intégration, la laïcité. Rien n’est omis, ni l’incurie des gouvernements, ni les errements et la cécité volontaire des partis politiques. Il dessine ainsi les contours d’une politique de l’immigration alternative qui peut nous sortir de la division et de la violence.
PORTUGAL
Alves Mariana, La Classe et la Fonction, Chandeigne et Lima, 2026, 18 €
Années 90, dans une loge de gardien d’immeuble du riche et luxueux XVIe arrondissement parisien, la Grande Petite revient, dictionnaire en main, sur le temps de l’enfance. Incisif et ponctué par l’humour, ce récit décrit les conditions de vie dans ce microcosme façonné par les rapports de domination sociale entre les propriétaires, les Autres, et les invisibles, corvéables à merci. Un monde à hauteur d’enfant où l’intimité n’existe pas.
Mariana Alves ausculte cet univers où les rôles sont tacitement définis : au travail mais aussi à l’école, à l’église ou dans les sphères plus privées. La classe et la fonction rétablit les faits et esquisse les premiers pas vers une chambre à soi, délivrée des fantômes du souvenir.
RETOUR AU PAYS
Revenir. Expériences du retour en Méditerranée, sous la direction de Giulia Fabbiano et Camille Faucourt, cartes de Philippe Rekacewicz, Anamosa, 2024, 28 €
Par le prisme de la question du « retour », Revenir propose un regard original sur les migrations en Méditerranée. Les expériences de retour mettent en effet à nu la complexité des formes de déplacements humains, des déracinements aux voyages mémoriels, et permettent d’explorer la relation transgénérationnelle au lieu d’origine, aux mémoires et aux imaginaires qui y sont liés. Désir, rêve, acte, mythe, horizon possible ou impensable : revenir est une expérience à la fois intime, collective et politique. Elle fabrique des récits de lieux investis ou réinvestis, des lieux vécus, perdus, retrouvés, interdits, occupés, parfois disparus ; des récits de situations migratoires qui se déploient dans l’espace méditerranéen contemporain, connectant ou séparant ses rives. Réinstallations, vacances au pays, tourisme des racines, mobilisations pour le droit au retour, contournements des frontières ou encore rapatriements post-mortem, les pratiques du revenir témoignent toutes des trajectoires de femmes et d’hommes qui ont dû, volontairement ou sous la contrainte, quitter leur pays et habiter l’exil. Ce livre et l’exposition qu’il accompagne s’emparent de ces fragments de vie. Les textes, œuvres, objets et documents rassemblés ici nous emmènent en Algérie, Cisjordanie, France, Galilée, Grèce, Italie, Liban, Macédoine du Nord, Syrie. Ils invitent à réfléchir au rapport intime et mémoriel au chez-soi, à parcourir ses territoires, à prendre en compte les multiples formes de sa reconnaissance et les voix de sa transmission, génération après génération.
ROUMANIE
Popescu Marius Daniel, Le Cri du barbeau, Corti, 2025, 21 €
La mort d’un ami de jeunesse précipite le narrateur, colleur d’affiches au bord du Léman, dans un voyage en profondeur à travers les méandres du temps, des lieux et des histoires. Tirant un fil entre son « pays d’ici » et son « pays de là-bas », il nous plonge alternativement dans deux mondes aux antipodes qui résonnent d’un côté à l’autre de sa vie. Le « pays de là-bas », c’est la Roumanie communiste, terrain de jeu de son enfance pris dans la violence de la dictature. Le « pays d’ici », c’est le « Pays des Cantons », la Suisse contemporaine où le narrateur a élevé sa fille et où il vit aujourd’hui. Dans un tourbillon de souvenirs, de personnages, de rencontres et d’amitiés où chaque scène est un moment de vie effervescente, Marius Daniel Popescu jette un pont entre des situations et des êtres que tout éloigne, avec une attention aux détails, joueuse et généreuse, qui entremêle intensité et douceur.
RUSSIE
Stepanova Maria, L’Art de disparaître, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, Stock, 2026, 21 €
- est écrivaine. Quelques années plus tôt, son pays a déclaré la guerre à l’un de ses voisins. Désormais en exil, elle s’applique à recréer un nouveau chez-soi, tout en se sentant peu à peu coupée de sa langue : celle qu’elle a parlée toute sa vie, dans laquelle elle a écrit ses livres, celle dont elle tente, aujourd’hui, de se détacher. Alors qu’elle se trouve dans un train en partance pour un festival littéraire à l’étranger, une grève perturbe le programme. Le voyage s’achève dans un village perdu où M. ne connaît personne et son téléphone portable est déchargé. Et si, comme par magie, elle disparaissait ? L’Art de disparaître est un grand roman sur l’exil, la perte de repères et le réenchantement du quotidien par l’écriture.
SOCIÉTÉ
Schmoll Camille, Chacun sa place, une géographie morale des mobilités, CNRS éditions, 2025, 23 €
Dans cet ouvrage Camille Schmoll interroge les inégalités liées aux mobilités contemporaines. Loin de considérer la mobilité comme un phénomène neutre, elle l’explore comme un révélateur des tensions sociales, politiques et éthiques. En observant la mobilité jugée « désirable » et celle jugée « indésirable », elle met en lumière un ordre moral des mobilités, structuré par des normes implicites, des jugements de valeur et des rapports de pouvoir. Les « conflits de mobilité » deviennent alors une clef de lecture d’un monde toujours plus vulnérable et intensément connecté. À partir d’exemples concrets – l’arrivée de demandeurs d’asile à Saint-Brévin, l’occupation de plages grecques par des touristes privilégiés, la construction de l’autoroute A69, la figure de la joggeuse assassinée, la dépendance automobile dans la France périurbaine –, Camille Schmoll montre que chaque forme de mobilité est imbriquée dans un conflit de légitimité, révélant des hiérarchies sociales et spatiales. L’ouvrage nuance l’idée d’une « société hypermobile », en soulignant les nombreuses immobilités imposées, en particulier pour les plus vulnérables, et montre aussi que la mobilité suscite des anxiétés bien au-delà de ses impacts réels. Il relie les expériences vécues de déplacement aux enjeux globaux : genre, écologie, numérique, politique urbaine, etc. Enfin, Camille Schmoll y interroge la notion de « place » – à la fois position sociale, droit et capacité à se déplacer. Loin d’être une simple question de géographie, la mobilité devient ici un enjeu moral et politique, au cœur des transformations du monde contemporain.
SOIN
Moro Marie-Rose, Radjack Rahmeth, Toute promesse politique est une promesse aux enfants, D’une rive à l’autre, 2026, à paraître septembre 2026.
Marie-Rose Moro et Rahmeth Radjack, pédopsychiatres et chercheuses, soignent au quotidien des enfants et des adolescents exposés aux fractures de notre monde. À travers leurs récits cliniques et leurs réflexions, elles disent la force et la vulnérabilité de jeunes êtres humains ayant grandi entre plusieurs langues et pays. Aux côtés de ces enfants, nous percevons les frontières visibles et invisibles qu’ils tentent de traverser, les regards qui trop souvent les assignent à la différence mais aussi leur résilience, leurs aspirations, leurs douleurs et leurs espoirs. En regard de ces récits qui nous rappellent qu’aucun enfant n’est étranger à l’enfance, le photographe Chau-Cuong Lê livre des portraits touchants d’adolescents. Ces derniers proviennent de différents lieux à travers la France, appartiennent à des groupes socioculturels variés, mais sont tous reliés par l’appartenance à une même génération. Leurs portraits ont en partage une forme de douceur, liée à la bienveillance du regard du photographe ainsi qu’à la fragilité inhérente à leur âge charnière. En arrière-plan, on pressent aussi le monde des adultes dans lequel ils s’apprêtent à basculer, comme une perspective vertigineuse, à la fois attirante et inquiétante.
Tisserand Chloé, Calais, une médecine de l’exil, Presses Universitaires de Vincennces, « Singulières migrations », 2023, 15 €
L’heure est aux frontières. Quel accompagnement médical pour les exilés qui tentent leur traversée ? Comment soigner une population mobile et déracinée ? Quelle est la portée de l’acte de soin dans une société qui laisse ces étrangers à la marge ? Cet ouvrage s’intéresse aux professionnels de santé dans leur relation avec des patients exilés. À travers les consultations médicales et paramédicales se déploient divers enjeux : la violence de la frontière sur les corps, l’adaptation des pratiques face aux contraintes imposées par les politiques sécuritaires, la résistance et la désillusion des soignants, l’invention d’une nouvelle forme de médecine. Ce point de vue est original dans la mesure où il est peu exploré étant donné la discrétion des soignants, et il est l’occasion d’entrouvrir la porte d’un service peu connu, qu’est la permanence d’accès aux soins de santé (PASS).
TÉMOIGNAGE
Krafft Raphaël, La Baie, Le Seuil, 2026, 13,90 €
Comment peut-on surfer au milieu des morts sans troubler leur sommeil éternel ? C’est ce que raconte Raphaël Krafft, grand reporter et écrivain, à la Baie des âmes, où les corps des marins naufragés se mêlent à ceux des cités englouties. Passionné de surf, qu’il pratique sur ce spot au bout de la terre avec ses amis, il nous emmène comme un bouchon à la dérive au gré des océans et des époques qui ont marqué l’histoire de ce sport devenu mode de vie. De l’Afrique du Sud de l’apartheid à Gaza en passant par le Brésil, il s’interroge, depuis cette Baie, sur l’opportunité d’échapper par le surf aux tourments du monde.
TRAVAIL
Collectif (Hannezo Guillaume, El Karoui Hakim, Pech Thierry), Sans eux, la France sans les immigrés, Les Petits Matins, 2026, 20 €
Partis ! Chassés par des lois anti-immigration toujours plus restrictives, ou ayant rejoint d’eux-mêmes des horizons plus hospitaliers. La France de 2030 est un pays sans immigrés. Le pouvoir jubile, le pays moins : hôpital exsangue, restaurants sans cuisiniers, Ehpad abandonnés… La mort subite du président de la République changera-t-elle la donne ? Qui sera son successeur ? Un récit haletant s’enclenche, entre campagne présidentielle, enquête policière, voyage au pays des cryptos, délocalisation des patients, hausse de la criminalité. Décidément, la France sans ses immigrés n’est plus… la France.
Jacquot Sébastien et Marie Morelle, photographies de Camille Millerand, Mécaniciens de rue. Réparer et vivre, d’Abidjan au Grand Paris, Presses universitaires de Lyon, 2026, 20 €
Résultat d’une enquête de terrain exceptionnelle menée de 2015 à 2024, ce livre constitue une ethnographie multi-située de la mécanique de rue. Pratiquée dans les quartiers populaires tant en Afrique qu’en Europe, cette activité de réparation informelle permet aux populations paupérisées de conserver le plus longtemps possible une voiture indispensable à leurs mobilités. Elle met par ailleurs à l’épreuve les bailleurs sociaux et les acteurs de la gestion urbaine.
Véron Daniel, Le Travail migrant, l’autre délocalisation, La Dispute, 2025, 15 €
Daniel Veron s’intéresse au travail migrant à travers deux de ses figures : les travailleurs sans papiers et les travailleurs détachés. Il met en lumière une variété de dispositifs institutionnels et économiques qui favorisent la mise au travail des personnes migrantes dans des conditions moins favorables et plus intensives que celles qui ont cours sur un marché du travail donné et montre ainsi les conditions sociales, politiques et historiques qui rendent possible une surexploitation du travail migrant. À l’heure où le gouvernement prépare une nouvelle loi réactionnaire sur l’immigration, ce livre éclaire les débats contemporains.
TURQUIE
Temelkuran Ece, Une nation d’étrangers, reconstruire un chez soi au XXIe siècle, traduit de l’anglais par Christel Gaillard-Paris, Stock, 2026, 21,50 €
« Cher étranger, si je puis me permettre, c’est maintenant à ton tour. Écris-moi et raconte-moi ton étrange histoire. Raconte-la comme s’il y avait encore un lendemain. Raconte-la comme s’il n’y avait plus de lendemain. Après tout, chez-soi, c’est ici et maintenant. » Dans cette série de lettres adressées par une « étrangère » à un(e) autre, Ece Temelkuran, loin de sa Turquie natale, explore ce que signifie être déraciné dans un monde où les crises se multiplient et où le nombre d’exilés ne cesse d’augmenter. Elle interroge la perte, l’appartenance, et la possibilité de reconstruire un chez-soi au-delà des frontières physiques. Ece Temelkuran nous invite à repenser l’exil non comme une fin, mais comme un espace fertile de transformation, de résistance et de solidarité : celui d’une nation d’étrangers, unie, porteuse d’espoir.
JEUNESSE
Antoine Amélie, Quatre millimètres à peine, Syros, 2026, 15,95 €
Un roman d’une grande humanité, pour voir autrement ceux que nous appelons les « migrants ». Lorette a grandi à Dunkerque. Le sable à perte de vue, la mer aux couleurs changeantes… c’est chez elle. Sahar et ses parents ont traversé toute l’Europe depuis l’Afghanistan pour arriver jusqu’ici, tout près de ces vagues sombres et intimidantes. C’est pour eux la dernière étape avant le Royaume-Uni. Une nuit, Lorette et sa mère rentrent en voiture et croisent trois silhouettes qui cheminent furtivement le long de la route.
Elles pourraient poursuivre leur trajet. Mais elles choisissent de s’arrêter.
Bessone Magali, Alfred (ill.), Les Races, ça existe ou pas ?, Gallimard Jeunesse, 2018, 10 €
On pense, on vit, on agit comme si les races existaient vraiment. Le nier, c’est refuser de voir qu’elles organisent réellement le monde qui nous entoure, alors que les identités sont multiples, faites de multiples brins, tissant ainsi cet écheveau dont on ne maîtrise rien, et qu’on appelle… l’humanité. C’est cette réalité qu’il faut transformer, pour combattre les discriminations raciales et le racisme.
Billioud Jean-Michel, Michael Sterckeman, Quand on arrive en France, histoire de l’immigration, Casterman, 2024, 16,95 €
Un livre d’histoire essentiel destiné aux adolescents – futurs citoyens – pour combattre les idées reçues et le racisme. De 1830 à nos jours, cet ouvrage retrace dans une chronologie précise l’histoire de l’accueil des étrangers en France, sous l’angle original de leurs représentations à travers les époques. Agrémenté d’images d’archives, d’illustrations, de citations de journaux, d’épisodes-clés racontés en BD, de récits de vie de migrants, d’idées reçues décryptées, ce documentaire limpide met en lumière le rôle que les immigrés ont joué dans l’histoire de France, comme l’a rappelé l’actualité récente avec la panthéonisation de Missak et Mélinée Manouchian, et prouve que les stéréotypes, préjugés ou menaces brandis par l’extrême-droite, comme celle du grand remplacement, n’ont jamais été fondés. En partenariat avec le Musée national de l’histoire de l’immigration. Préface de Catherine Wihtol de Wenden. Dès 11 ans.
Bordet-Pétillon Sophie, Pascal Lemaître (ill.), Dr Xavier Emmanuelli (préf.), Le Petit Livre pour parler des enfants migrants, Bayard Jeunesse, 2021, 9,90 €
Nouveaux arrivants à l’école, scènes de naufrages vues à la télé, tentes de sans-abri dans la rue… les enfants sont souvent amenés à s’interroger sur la situation des migrants et de leurs enfants. D’où viennent-ils ? Pourquoi ont-ils fui leur pays ? Que faire pour les aider ? À travers de petites scènes de la vie quotidienne, ce livre répond à des questions recueillies dans des classes par Sophie Bordet-Pétillon. Dès 7 ans.
Brenman Ilan, Guilherme Karsten (ill.), Réfugiés, Versant Sud jeunesse, 2019, 14,90 €
De l’Égypte ancienne à nos jours, des familles fuient la guerre, la famine ou la terreur. À travers le temps, de pays en pays, l’histoire se répète. Celle de l’humanité. Un album simple et puissant qui raconte le sort des réfugiés à une époque où, plus que jamais, nous avons besoin d’entraide et de fraternité. À partir de 5 ans.
Claire Céline, Valérie Michel, Noëlle Letzelter (ill.), Les Étoiles seront les mêmes, Saltimbanque, 2025, 16 €
Après avoir perdu sa maison et s’être enfui à bord d’un bateau, Lou est séparé de son grand-père. Déambulant dans la ville où il a accosté, il rencontre Nils, Galia et Hans. Malgré la barrière de la langue, les dessins de Lou vont leur permettre de communiquer et les trois enfants vont tout mettre en œuvre pour lui venir en aide : ils vont lui donner un toit et surtout les moyens de retrouver son grand-père. En effet, Lou va publier chaque semaine un dessin dans le journal local, en espérant que son grand-père le voie. Dans cet album poétique et riche en émotions, l’auteure parle des exilés politiques sans vouloir créer de débat. En utilisant les points de vue de tous les enfants, elle montre la générosité de ceux qui accueillent, et la possibilité de toujours trouver une solution même quand la situation semble insurmontable. Dès 6 ans.
Claire Céline, Qin Leng, L’Abri, Bayard Jeunesse, 2017, 11,90 €
Une tempête s’annonce. Chaque famille se prépare et fait des provisions avant de s’enfermer, bien au chaud. Mais deux étrangers avancent dans le froid. Ils ont été surpris par la tempête. Qui sont ces gens ? Que veulent-ils donc ? Ce sont des réfugiés. La méfiance amène les habitants de la forêt à fermer leur porte et leur cœur. Heureusement, un acte de bonté survient… Les images de Qin Leng à l’encre et à l’aquarelle rendent infiniment sensible tout ce petit monde soumis aux dures lois de la nature, et la narration progresse avec des mots simples et justes vers un renversement inattendu. Cet album d’une grande élégance montre, sans moralisme, comment celui qui aura besoin d’aide demain, sera peut-être nous. Dès 4 ans.
Clément Claude, Tildé Barbey, Les Minuscules, éditions Du Pourquoi pas, 2022, 13 €
Le jour où la catastrophe eut lieu, Bassem se rendait à l’école. Il n’y avait plus que ruines autour de lui. Autant dire rien… Soudain, dans le silence qui succédait toujours aux déflagrations, il entendit une musique. Au sommet des gravats, un piano. Assis devant l’instrument, un jeune homme jouait… Un texte qui donne de l’espoir grâce à l’art et au jeu, même au sein d’un contexte infiniment tragique. Dès 8 ans.
D’Amérique Jean, Evelyne Mary (ill.), Rachida debout, Cheyne, 2022, 16 €
« Rachida enfant qui marche.
Elle a pris des coups. Elle vient de loin.
Est-ce qu’on voit son visage
dans la nuit opaque ?
Est-ce qu’on entend sa voix
dans la chorale brisée du monde ? »
Dolto Catherine, Colline Faure-Poirée, Changer de pays, Gallimard Jeunesse, 2020, 6,50 €
Mine de rien, changer de pays c’est toute une aventure ! Changer de pays, c’est toujours une grande histoire. Un beau voyage : on découvre d’autres paysages, d’autres façons de vivre et surtout des gens nouveaux. Mais parfois on n’a pas le choix. Et il faut partir vite au loin dans un pays étranger, sans le connaître. Et il y a un mot pour cela, on dit qu’on émigre. C’est difficile.
Guilbert Nancy, Augusseau Stéphanie, Un mur si haut, Des ronds dans l’eau, 2015, 16 €
Plume, une fillette blanche, et Tommy à la peau noire, habitent deux villages voisins. Ils partagent jeux et secrets, joies et chagrins. Ils se disent amis pour la vie. Mais leurs gouvernants respectifs se fâchent et font construire un mur de séparation, lisse et gigantesque. Les voilà brusquement séparés comme d’autres familles et amis. La maladie du Roi blanc va donner à ses sujets une idée pour recouvrer la liberté de circulation… Si cette petite histoire est à mettre en parallèle avec la grande, d’hier ou d’aujourd’hui, elle est aussi symbolique des barrières psychologiques que l’on construit pour soi-disant se préserver, sans imaginer qu’on peut avoir besoin de l’autre. L’universalité du propos est renforcée par le choix, astucieux et déstabilisant, d’un homme noir comme roi blanc et d’un homme blanc comme roi bleu. L’ensemble est dépouillé. Le texte est concis. Les personnages, peints à l’aquarelle, se détachent des grands aplats de canson, couleur terre.
Jeannin Aurélie, Polge Clémence, Mohamed, l’enfant qui a parcouru 11 000 km pour étudier, Athizes, 2024, 17 €
À 13 ans, Mohamed a un grand rêve : étudier. Mais là où il vit, en Guinée, l’école coûte trop cher. Pour défendre son droit à l’éducation, Mohamed doit quitter son pays et sa famille. Pendant un an, il va parcourir plus de 11 000 kilomètres, traverser six pays et une mer, affronter des épreuves douloureuses. Du haut de ses 13 ans, jamais il ne lâchera son rêve de s’asseoir un jour derrière une table d’écolier.
Laboucarie Sandra, Maud Riemann (ill)., Les Migrants, Milan, 2019, 9,50 €
Depuis quand y a-t-il des migrants ? Qui sont les réfugiés ? A-t-on le droit de vivre où on veut ? 16 questions-réponses pour comprendre pourquoi quitter son pays peut être un choix ou une nécessité dans une société où les guerres et l’urgence climatique font plus que jamais l’actualité. Dès 6 ans.
Magana Jessie, Attiogbé Magali, Rue des Quatre-Vents, éditions des Éléphants, 2018, 16,80 €
En un siècle, la rue des Quatre-Vents a vu arriver, partir, naître et grandir de nombreux habitants qui ont forgé son identité. Aujourd’hui, Suong Mai, du Vietnam, Bako, du Mali, ou Najib, d’Afghanistan, y vivent. Mais hier la rue avait accueilli Marcel, l’Auvergnat, Giovanni, l’Italien, Larbi, l’Algérien, Maria, la Chilienne et bien d’autres. Un voyage dans le temps pour découvrir des histoires d’immigration, d’exil et d’accueil.
Ressouni-Demigneux Karim, Karine Maincent (ill.), Sur la route du bled, Kilowatt, 2025, 16 €
Toute l’année, ma mère partait à la recherche de trésors, de cadeaux qui envahissaient le moindre recoin de notre appartement. Le jour venu, mon père les entassait en équilibre sur le toit de la voiture, sous les yeux écarquillés de nos voisins. En musique, nous prenions alors la route du bled… la route des vacances ! À partir de 4 ans.
Roger Cécile Elma, Romain Lubière, Je n’ai pas de frontière, Athizes, 2024, 17 €
« Ce matin, sous les arcades de la place, il y a une fille à écouter. Elle raconte aux pigeons. Aux platanes. Aux passants pressés. Quelques sons envolés, quelques mots murmurés qui effleurent mes oreilles. Qui bousculent mon ennui. C’est à moi qu’elle parle ? » Elle, l’adolescente venue de loin, se remémore et se confie. Lui, le petit garçon d’ici, l’écoute et s’interroge. Tout les sépare, pourtant une nouvelle amitié se crée. Les sourires échangés suffiront-ils à faire rejaillir l’espoir ? Dès 4 ans.
Sicard-Bouvatier Karine, Déportés, j’avais ton âge, La Martinière, 2023, 12,90 €
À l’heure où les voix des rescapés de la déportation s’éteignent, transmettre leur témoignage est une priorité. Karine Sicard Bouvatier, photographe et autrice, a organisé de vibrantes rencontres entre des femmes et des hommes survivants des camps et des jeunes d’aujourd’hui. Au cours de ces entretiens, ils racontent avec des mots simples ce qu’ils ont vécu au même âge et délivrent un précieux témoignage faisant de leur jeune interlocuteur un relais vers l’avenir. Cet ouvrage, illuminé des photographies de ces rencontres, est le témoin de ce passage de mémoire historique. Il est enrichi d’un cahier pédagogique élaboré avec le Mémorial de la Shoah, qui fournira au jeune lecteur les connaissances historiques nécessaires pour prendre toute la mesure des paroles recueillies. Dès 13 ans.
Tuckermann Anja, Tine Schulz, Tout le monde est là ?, La Joie de Lire, 2018, 12,90 €
Ceux que nous croyons différents sont en fait les mêmes que nous ! Avec nos joies, nos peines, nos désirs, nos espoirs et nos rêves, nous sommes tous des êtres humains. 6-8 ans.
Turnbull Victoria, Une autre maison, Les Arènes Jeunesse, 2024, 14,90 €
Flora perd sa maison et part avec les siens à la recherche d’un nouvel abri. Une histoire d’exil, de quête et d’aventure qui permet de découvrir ce qui est essentiel : les blessures peuvent être soignées, ce qui est perdu peut-être retrouvé. Dès 4 ans.
Villiot Bernard, Bérengère Mariller-Gobber, La Valise de Monsieur Li, Glénat Jeunesse, 2024, 13,50 €
La vie de Monsieur Li semble tenir dans une valise, et pourtant… Un album sur le thème de l’exil, pour ouvrir le dialogue en famille. Monsieur Li est toujours assis sur le même banc. On ne sait rien de lui, juste qu’il vient de loin. Pour tromper l’ennui, il découpe des morceaux de papier ou dessine avec ses mains des ombres d’animaux. En Chine, il était conteur. Il est entré dans le pays sans papiers ni permis. Mais un matin, Monsieur Li n’est plus là. Un passant dit l’avoir vu partir avec des policiers. Les enfants du quartier se questionnent. Dès 6 ans.
BANDES DESSINÉES
Chabbert Ingrid, Espé, Un espoir sans papiers, Dupuis, 2026, 21,50 €
L’île d’Aix, un petit bout de terre au large de la Charente-Maritime. C’est là que Sidonie Delahaute, 78 ans, vit une terne retraite solitaire. Jusqu’au jour où un canot de migrants, broyé par une tempête, s’échoue sur la côte. Parmi eux, Ahmed, un mineur algérien qui va fuir les forces de l’ordre en se cachant chez la vieille dame. Persuadée que le jeune homme est Daniel, son fils disparu des décennies plus tôt, Sidonie va le prendre sous son aile. Et tenter de raccommoder la déchirure béante d’un passé familial mal cicatrisé… Touché par la douleur de la rugueuse vieille dame, Ahmed va-t-il ainsi démarrer une nouvelle vie ? Touchant récit de filiation, poignante fable humaniste et brûlant manifeste en faveur d’un meilleur accueil des migrants.
Halpern Jake, Sloan Michael, Bienvenue dans votre nouvelle vie, traduit de l’anglais par Clara Tomasini, Buchet-Chastel, 2022, 23,90 €
Une nouvelle vie… C’est ce qui attend les Aldabaan quand, arrachés à leur pays, la Syrie, à leurs proches et à leurs repères, les parents et les cinq enfants s’installent dans une petite ville américaine. S’ils n’ont plus à craindre les bombardements et la torture, enfants comme adultes doivent tout apprendre et bâtir une nouvelle vie. Parlant à peine anglais, sans amis et encore moins d’argent, ils s’efforcent de reconstruire un quotidien tout en rencontrant mille difficultés dans les gestes les plus simples, en dépit de la bonne volonté des bénévoles qui les accompagnent. Histoire vraie d’une famille presque comme les autres, Bienvenue dans votre nouvelle vie parle de la guerre et de l’espoir d’une vie meilleure, mais aussi de la force de la solidarité contre la barbarie des temps.
Lam Kei, Les Saveurs du béton, Steinkis, 2021, 20 €
Kei a 6 ans lorsque sa famille arrive de Hong Kong pour s’installer à Paris, où son père rêve de devenir artiste peintre. De chambres de bonne en appartements partagés avec d’autres immigrés chinois, Kei et ses parents finissent par passer de l’autre côté du périph’ pour devenir propriétaires. Ce nouveau déménagement coïncide avec un autre grand changement, l’adolescence. Entre collège et centre commercial, Kei vit pleinement les années 1990 et s’enrichit de ce métissage culturel. Mais la vie dans ce grand ensemble ne manque pas d’interroger l’enfant qu’elle fut autant que l’adulte qu’elle est aujourd’hui.
Ozkul Melisa, Jonas De Clerck, Robin Phildius, Réfugiés : trois histoires de réfugiés, La Joie de Lire, 2022, 19,90 €
Originaires de Géorgie, du Sri Lanka ou d’Afghanistan, une femme et deux hommes se confient. Trois parcours de vie bouleversés par la guerre ou les discriminations ethnique. À partir de 12 ans.
Picaud Coline, Personne ici ne sait qui je suis, Le Monde à l’envers, 2020, 16 €
Mille accents s’entremêlent dans les cours de français donnés dans ce centre social de quartier. Demandeurs d’asile, salariés, réfugiés, femmes et hommes des quatre coins du monde, lettrés ou jamais scolarisés, jeunes et personnes âgées, tous viennent apprendre une langue et tromper la solitude de l’étranger en France. Cette bande dessinée leur donne la parole.
Ressouni-Demigneux Karim, Karine Maincent, Frontières, Kilowatt, 2024, 23 €
Les frontières délimitent les pays. Sur une carte de géographie, tout paraît clair et ordonné. Mais en réalité, c’est bien différent. Pourquoi les frontières nous séparent-elles ? Depuis quand existent-elles ? Et quelles curiosités peuvent-elles bien cacher ? Dès 6 ans.
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